lundi 21 juillet 2014

Egard: Passages édition limitée William Shatner

L'édition limitée de la montre Passages (au pluriel pour symboliser les différentes étapes de la vie) prouve qu'il n'est pas nécessaire de dépenser des fortunes pour acquérir une pièce exclusive. Tout comme il n'est pas nécessaire de posséder des budgets pharaoniques pour mettre en place un marketing efficace. Car au-delà de son originalité esthétique, la Passages recèle plusieurs surprises qui en font un cas très intéressant à étudier.

Egard est une jeune marque nord-américaine fondée en 2012 par Ilan Srulovicz qui voulait d'abord créer une montre pour son père. Elle se distingue par un design audacieux et des boîtiers relativement imposants. S'appuyant dans la  majorité des cas sur des mouvements japonais automatiques  ou suisses à quartz, Egard a su en très peu de temps définir une véritable identité  grâce notamment à son boîtier ovoïde "oblong" qui se retrouve dans un pan entier du catalogue.


La visibilité de la marque va totalement changer à partir du 17 novembre 2013. A cette date, l'édition limitée de la Passages est placée sur le site de financement participatif Indiegogo. En permettant par leur soutien  la mise en production des premiers 200 exemplaires (50 par version), les participants au financement qui s'étaient positionnés sur la pièce pouvaient l'acquérir pour le tiers du prix définitif (moins de 400 dollars vs 1.199 dollars). Mais un prix attractif ne suffit pas: il faut d'autres raisons pour inciter des clients potentiels à se lancer dans une telle aventure. Le seuil fixé par Egard était de 75.000 dollars à atteindre en deux mois. L'objectif a été rempli à 900% puisque la récolte des fonds a dépassé les 680.000 dollars! Comment expliquer un tel succès?

La forme ovoïde, est-ce pour évoquer un oeuf d'alien?


Toute l'intelligence d'Ilan Srulovicz est d'être arrivé à définir une montre qui dépasse le pur concept du design en lui conférant un caractère quasi mythique. L'édition limitée de la Passages s'adresse en priorité aux fans de Star Trek ou aux amateurs de conquêtes spatiales et elle a tout pour répondre à leurs attentes: elle a été dessinée en collaboration avec William Shatner lui-même, le seul, le vrai Capitaine Kirk! Et comme cela ne suffisait pas, le disque jour&nuit est parsemé de poussières d'astéroïde. Difficile dans ces conditions de résister! La question que je me suis posé était de savoir comment William Shatner et Egard se sont retrouvés en contact. La réponse fut finalement simple: grâce à un autre soldat de l'Espace, Casper Van Dien, le Johnny Rico de Starship Troopers! William Shatner suivait le compte Twitter de Casper Van Dien lorsqu'une photo d'une Egard apparut. Le coup de foudre fut immédiat! A quoi tient le succès finalement?

Guère révolutionnaire du point de vue mécanique car équipée d'un calibre Miyota 8S27 simple et efficace, la Passages se révèle être beaucoup plus audacieuse du point de vue esthétique. Son principal atout est la combinaison parfaite entre la forme et la finition du boîtier en acier de 45mm et les courbes du verre saphir. Le cadran n'est pas inintéressant non plus grâce à ses diverses textures et à la présence d'une complication un peu inutile dans ce contexte (un affichage jour&nuit alors que la montre n'a pas de quantième) mais qui apporte une touche de charme. Et la lente course du soleil et de la lune est totalement cohérente avec le thème de la montre sans oublier les poussières d'astéroïde que comporte le disque. Les extrémités des aiguilles sont recouvertes de Superluminova qui améliore la lisibilité y compris en plein jour car le contraste par rapport au cadran aurait été trop faible dans certaines conditions de lumière. J'apprécie l'organisation du cadran car il se fond bien dans la forme du boîtier et le fait que les différents affichages soient peut-être trop concentrés ne posent pas problème, bien au contraire, dans ce contexte ovoïde.

La couronne rappelle la couleur des aiguilles:


Je suis en revanche moins convaincu par le pont du balancier en V qui cache l'animation apportée par les oscillations et que je trouve trop "droit" face aux courbes de la montre. 

Le fond du boîtier est  bien pensé: le mouvement ne se dévoile qu'à moitié afin de laisser de la place pour la signature de William Shatner. Les amateurs de mécanique peuvent ainsi profiter des mouvements de la masse oscillante sans perdre la touche personnelle du Capitaine Kirk.

La Passages se porte avec confort grâce à la bonne efficacité du bracelet caoutchouc et de sa boucle déployante qui est ici indispensable compte tenu des dimensions de l'engin. Car plus que le diamètre, c'est l'épaisseur qui surprend le plus! Mais la réussite du boîtier, la sensualité des courbes, l'originalité de sa forme font que cette épaisseur n'est pas rédhibitoire car s'inscrivant en harmonie avec le style général de la montre. 

 L'épaisseur peut surprendre de prime abord:


Je fus donc convaincu à plusieurs titres par cette pièce car selon moi, elle incarne toute l'ingéniosité dont doivent faire preuve les petites marques pour exister face à la puissance des grands groupes: elles peuvent se permettre de s'adresser à une clientèle de niche compte tenu de leurs faibles productions, elles se montrent audacieuses dans leurs stratégies de communication et elles n'hésitent pas à embarquer leurs clients dans leurs aventures. L'implication de William Shatner est ici sincère et ne répond qu'à la logique du plaisir de participer à un projet qui lui tient à coeur. Elle se situe aux antipodes des contrats signés par des ambassadeurs dont on connaît très bien la motivation.

Il est aussi intéressant de remarquer que le Miyota 8S27 se retrouve pour la troisième fois en très peu de temps dans des montres qui se distinguent par leurs singularités: les différentes SevenFriday, l'Organic Time de Dietrich et cette Passages. Le Miyota ne deviendrait-il pas le mouvement favori des créateurs indépendants? En tout, il prouve qu'il y  a une véritable demande de la part d'une clientèle à la recherche de montres mécaniques créatives à prix contenu. Le signe peut-être que le conformisme (et les prix!) de certaines grandes marques commencent à se retrouver en décalage avec le marché.

La signature du Capitaine Kirk!


Pour étayer mes propos, je vous propose le point de vue de Dominique qui a un oeil plus qu'avisé sur la Passages puisqu'il a participé à son financement et que la montre orne fièrement son poignet depuis plusieurs semaines:

"Cette "Passages by William Shatner & Egard" est une grande première pour moi à plusieurs titres. Tout d'abord, je suis habituellement attiré par des montres au design sobre et de forme ronde. Pourtant, cette Passages a attiré mon regard au premier coup d'oeil. Je ne saurais pas dire quel élément du design a été déterminant mais entre le verre bombé, la forme originale du boitier et le cadran multi-textures, je suis retourné plusieurs fois sur le web pour en ré-examiner le design. 

Ensuite, il se trouve que je suis fan de science fiction et que je m'intéresse depuis longtemps au domaine spatial. Par conséquent, une montre élaborée en collaboration avec l'emblématique Capitaine Kirk de Star Trek, et dont le cadran est saupoudré de poussière d’astéroïde, ne pouvait qu'éveiller ma curiosité."

Malgré son gabarit, la montre se positionne bien sur le poignet:

 
"Au final, ce qui m'a vraiment décidé à céder au coup de coeur et commander la montre a été le mode de commercialisation. Egard a lancé la fabrication de cette Passages via une campagne de crowdfunding où, moyennant un paiement immédiat et une attente estimée à 3 mois, Egard réduisait le prix d'achat d'environ deux tiers. J'ai particulièrement apprécié la communication régulière de Egard qui a tenu ses acheteurs au courant des difficultés rencontrées et de l'avancement de la fabrication. Au bout du compte, l'attente a été un peu plus longue que prévu - un peu moins de 5 mois au total - mais quel résultat!
 
La montre est plus massive que ce à quoi je m'attendais. Le boitier "45mm oblong" donne l'impression d'être nettement plus gros que mon Oris de 44mm. Je pense que cette impression provient de la forme du boitier, de son épaisseur (presque 15mm) et de la longueur des cornes."


"Toutefois, je trouve ma Passages assez confortable grâce à la courbure des cornes qui s'adapte bien à mon poignet et grâce au bracelet caoutchouc qui la maintient bien en place. La lecture est assez facile grâce aux très discrets indexes des heures. Les touches de couleur (aiguilles bleues, indicateur jour/nuit jaune et blanc) ainsi que l'ouverture sur le coeur du mécanisme Miyota apportent, je trouve, une touche de vie qui complète l'ensemble de manière très agréable.
 
En conclusion - un grand merci à William Shatner et Egard pour avoir créé cette Passages!"

Un grand merci à Dominique pour son témoignage et pour m'avoir donné l'opportunité de voir de près cette montre qui sort des sentiers battus.

La Passages sera produite à 999 exemplaires par version soit 3.996 montres au total.

Les plus:
+ la forme et la finition du boîtier
+ les courbes  du verre
+ l'atmosphère générale de la montre
+ le financement participatif raisonnable qui embarque la clientèle dans un projet valorisant

Les moins:
- l'étrange pont du balancier qui casse un peu l'harmonie du cadran
- l'épaisseur du boîtier

dimanche 20 juillet 2014

Pascal Coyon: Chronomètre

L'atelier de Pascal Coyon est situé dans une région fort éloignée des montagnes du Jura et plus réputée pour ses spots de surf que pour sa production horlogère: la côte atlantique entre Biarritz et Hossegor. C'est dans ce lieu inhabituel qu'a pris jour un des projets horlogers français les plus excitants de ces dernières années. Je ne connais pas la raison qui a poussé cet horloger champenois à quitter ses terres d'origine pour venir s'installer dans le Sud-Ouest, peut-être est-ce tout simplement la douceur du climat. Mais en tout cas, force est de constater que les plages et les pins des Landes lui ont donné l'énergie nécessaire pour mener à bien la création de son propre mouvement.

Au départ, l'atelier était dédié à la restauration et à la réparation de montres. Puis il y a 3 ans, Pascal Coyon prit la décision de se consacrer à la conception du mouvement qui incarnerait sa propre vision de l'horlogerie. Une telle ambition nécessite constance et détermination et ces dernières années furent parfois délicates face à l'ampleur de la tâche. Heureusement, Pascal Coyon put compter sur les encouragements de Philippe Dufour qui, séduit par sa démarche, sut trouver les mots lui donnant la certitude que le projet devait être poursuivi. Et en 2014, l'aboutissement est proche: grâce aux prototypes qui l'accompagnent à la rencontre des collectionneurs, les montres de Pascal Coyon deviennent concrètes et réelles permettant ainsi à tous ceux qui en ont eu la possibilité d'appréhender et d'apprécier le haut niveau de la qualité d'exécution.

La version 42mm avec le boîtier à lunette lisse inclinée:



A travers ses montres et plus spécifiquement son mouvement, Pascal Coyon a souhaité respecter plusieurs principes fondamentaux à ses yeux:
  • le prix de vente devait être contenu afin que des amateurs moins fortunés puissent pouvoir accéder à sa création.
  • sa démarche s'inscrivait dans une sorte d'hommage à un âge d'or de l'horlogerie, les années 1900 où la production horlogère prenait beaucoup de soin dans la finition technique et décorative  des mouvements pour atteindre l'objectif de la meilleure chronomètrie. C'est la raison pour laquelle d'ailleurs  le mouvement porte la référence 1900.
  • la montre devait être fiable avec des interventions facilitées en cas de problème.
  • et bien entendu, comme n'importe quel bon horloger l'aurait souhaité, les performances chronomètriques devaient être à la hauteur et validées par la délivrance d'un bulletin de marche.
Pour toutes ces raisons, Pascal Coyon fit le choix de partir d'un mouvement Unitas pour construire son calibre. Mais attention! Il ne s'agit ici nullement d'une amélioration d'un mouvement existant: l'Unitas est totalement transformé et seules finalement certaines pièces sont conservées. A la réception du mouvement, Pascal Coyon retire les éléments mobiles pour les utiliser par la suite et reconstruit la platine et les ponts... sans oublier la mise en oeuvre d'un organe réglant spécifique avec une raquetterie permettant un réglage micrométrique par virgule. L'idée initiale était d'appliquer une couche d'or jaune sur le mouvement par galvano afin d'être très fidèle à l'esprit décoratif des années 1900. Par la suite deux autres couleurs de mouvement devinrent disponibles: or rose et rhodiage blanc.

La finition or jaune du mouvement, l'idée initiale de Pascal Coyon:



Mais une chose est certaine: avec la couleur or jaune, la découpe et la texture sablée des ponts et l'originalité (dans le contexte de l'horlogerie contemporaine) de l'organe réglant, l'objectif de l'hommage à la très belle horlogerie traditionnelle est atteint. Inspiré par le  Longines 19.70, le mouvement de Pascal Coyon fait plus que séduire: il est littéralement envoûtant. Je dois avouer qu'à la base j'ai un très gros faible pour les mouvements à remontage manuel et à basse fréquence (2,5hz): le calibre 1900 répond idéalement à mes attentes!


Ce qui se voit et se perçoit d'abord, c'est la quasi-perfection des finitions décoratives. Le mouvement exerce son pouvoir d'attraction en premier lieu grâce à la forme des ponts et à son rendu puis une observation plus attentive permet d'apprécier les multiples détails qui prouvent le soin particulier apporté à cet exercice délicat de l'art horloger. A titre personnel, j'ai été charmé par le contraste entre le sablage des ponts et l'éclat des anglages. La finition de la roue de couronne et du rochet n'est pas en reste et c'est un véritable plaisir que de regarder sous toutes les coutures ce mouvement qui, à chaque coup d'oeil, semble révéler une surprise. Un détail prouve le haut niveau d'exécution. Sur le pont du barillet, la finition du cercle qui entoure le rochet est irréprochable alors que la zone de travail est très difficile puisque le mouvement n'est pas percé à cet endroit, rendant la manipulation de l'outil inconfortable. Pascal Coyon a certes passé plusieurs années à l'école d'horlogerie de Morteau. Mais c'est bien en pratiquant que ses techniques de finition se sont développées. En bon autodidacte, il reste  très discret sur ses méthodes. Cette part de mystère n'est pas désagréable, bien au contraire, car elle contribue au charme de la pièce.

La version 42mm avec le boîtier à lunette comportant un godron:



Cependant, réduire le travail de Pascal Coyon à une seule approche esthétique serait une erreur puisque la quête de la meilleure chronomètrie a guidé ses pas dans chaque étape du développement du mouvement. C'est la partie invisible (ou plutôt moins perceptible) de l'iceberg  et pourtant l'intelligence de conception se retrouve dans de nombreux détails qui, par leur combinaison, assurent l'atteinte des performances chronomètriques voulues. Plusieurs de ces détails peuvent être cités et cette liste est loin d'être exhaustive:
  • le balancier d'origine est remplacé par un balancier de chronomètrie.
  • la forme et l'épaisseur des pivots sont modifiées pour tourner dans des rubis olivés bombés afin de diminuer les frottements.
  • le ressort de cliquet a été redessiné. Le cliquet de type Glashütte à recul sollicite moins le ressort.
Chaque montre sera certifiée par l'Observatoire de Besançon qui établira le bulletin de marche: le poinçon à la tête de vipère sera ainsi apposée sur la platine du mouvement. Je me permets d'insister sur la qualité des tests de l'Observatoire qui contrôle la montre pendant plus de deux semaines.

La finition or rose du mouvement, la plus originale:


Au-delà de la finition technique, l'entre-axes a été modifié pour que la trotteuse se rapproche d'1mm du centre du cadran. La raison de ce changement est d'obtenir un meilleur équilibre visuel. La trotteuse étant remontée, son sous-cadran peut être élargi ce qui rend l'ensemble du cadran plus harmonieux. Il est vrai qu'une base Unitas peut conduire au sentiment que la trotteuse est située trop bas avec un sous-cadran trop petit. Même si cette impression est bien plus agréable que celle provoquée par la majorité des montres du marché avec leurs sous-cadrans trop proches du centre (la malédiction du mouvement trop petit pour le boîtier), le fait que Pascal Coyon ait souhaité changer ces proportions indique une fois de plus qu'aucun détail n'a été laissé au hasard.


La transition est toute faite pour évoquer les cadrans. Ces derniers sont disponibles en deux versions, avec ou sans chiffres supérieurs rouges (12 des heures et 60 de la trotteuse). Il s'agit de cadrans laqués comportant 6 couches et dont chaque entre-couches est poli. La finition des cadrans ne souffre d'aucun reproche et la qualité perçue est renforcée par le très léger relief des chiffres. Du point de vue esthétique, ils s'inscrivent en cohérence avec la présentation du mouvement. La minuterie en chemin de fer, la forme des index, la police des chiffres, l'inscription "chronomètre" sous le nom du créateur, le design est on  ne peut plus classique et de bon ton. Evidemment, j'aurais souhaité un soupçon d'originalité que je ne trouve pas dans ce contexte. Mais au moins, la dimension intemporelle est assurée.

Le boîtier 41mm est le plus intéressant:



Deux jeux d'aiguilles sont à disposition: soit des aiguilles Marine, soit des aiguilles Pomme (Breguet). Dans les deux cas, réalisées en acier bleuies, elles proposent un excellent contraste avec le fond du cadran et elles se marient bien avec les chiffres. A titre personnel, j'ai une préférence pour les aiguilles Marine car j'ai toujours tendance à préférer les aiguilles Breguet dans un contexte Breguet.

La finition rhodiée blanc, la plus discrète:


3 types de boîtier en acier peuvent être choisis: 2 en 42mm, 1 en 41mm. Ce dernier possède la taille minimum possible compte tenu du diamètre d'encageage du  mouvement. J'ai l'impression ici de toucher le point faible de la montre. Même si ces boîtiers ne présentent aucun souci particulier, ils restent toutefois des boîtiers génériques rencontrés ici et là à plusieurs reprises. Ils souffrent ainsi d'un manque de personnalité que la version 41mm arrive toutefois à estomper. C'est incontestablement le plus petit des boîtiers qui est le plus intéressant. Il arrive à mieux combiner l'élégance grâce à son style élancé, l'originalité du fait du verre légèrement bombé pour permettre l'aiguillage et le caractère grâce à la largeur des cornes. Les deux versions en 42mm se distinguent par leurs lunettes: lunette lisse inclinée à 45° d'un côté, lunette avec godron de l'autre. Une des montres photographiées possède une couronne oignon. Le choix de Pascal Coyon s'est porté sur la couronne classique qui se manipule aisément. Elle sera bien entendu siglée. J'imagine cependant que la couronne oignon sera aussi disponible à la demande du client.


Comme vous pouvez le constater, les différentes options rendent élevé le nombre de combinaisons possibles! 3 couleurs de mouvements, 3 boîtiers, 2 types d'aiguilles, 2 cadrans, une base de 36 montres différentes est ainsi définie. Les bracelets seront fournis par l'Atelier Thibot qui se retrouve impliqué pour la deuxième fois en peu de temps dans le projet personnel d'un horloger français (après celui d'Olivier Jonquet).

La production du Chronomètre ne sera évidemment pas illimitée et Pascal Coyon ne fabriquera que 20 mouvements par type de couleur pour un total de 60 montres. Le plus dur finalement, une fois séduit par la beauté du mouvement et la sincérité de la démarche, c'est de choisir les options. Rien que de se positionner sur la couleur du mouvement  est un vrai supplice: faut-il privilégier l'authenticité (jaune), l'originalité (rose) ou la discrétion (rhodiage blanc)? Chaque mouvement crée sa propre ambiance et possède un charme spécifique.

Les 3 finitions de mouvement réunies:


Dans tous les cas, le Chronomètre de Pascal Coyon se porte avec beaucoup de plaisir. Une fois mise au poignet, la montre se révèle très discrète malgré son diamètre du fait de l'esthétique classique de son cadran. Le clou du spectacle se trouve à l'arrière de la montre et seul l'heureux propriétaire en a conscience: comment résister à ce rituel qui consiste à retirer la montre régulièrement pour observer les formes et les finitions du mouvement? J'ai le sentiment que pour profiter pleinement d'une telle montre, une loupe devra se trouver toujours à portée de main.

Les 3 boîtiers, la version 41mm étant à gauche:


Les commandes se prennent directement auprès de Pascal Coyon via sa page Facebook. Il peut également être contacté vie email à l'adresse suivante: pascal point kronos chez orange point fr. Il faut cependant se dépêcher car le carnet de commandes se remplit. Compte tenu de la fabrication artisanale du mouvement et de la réalisation des finitions dans l'atelier même, les délais de livraison sont relativement longs: comptez une livraison à la fin du 1er semestre 2015 pour une montre commandée aujourd'hui. Mais l'attente en vaut la peine surtout avec un prix TTC de 4.950 euros. J'ai beau réfléchir, je ne vois pas aujourd'hui sur le marché une montre contemporaine qui propose un mouvement de ce niveau de conception et de finition à un tel prix. Je considère donc la démarche et la proposition de Pascal Coyon comme une opportunité unique d'acquérir une montre marquante de la production horlogère française contemporaine.

Merci à Pascal Coyon.

Les plus:
+ un mouvement à la finition décorative remarquable
+ le contenu technique
+ la finition irréprochable des cadrans
+ la certification Chronomètre avec la fourniture du bulletin de marche
+ le prix

Les moins:
- les cadrans manquent d'un soupçon d'originalité
- les boîtiers 42mm sont impersonnels

lundi 14 juillet 2014

Ludovic Ballouard: Half Time à chiffres chinois

Le plus beau succès de Ludovic Ballouard est d'être arrivé en quelques années à rendre son style reconnaissable au premier coup d'oeil. Le plus intéressant est qu'il ne s'agit pas forcément d'une approche esthétique mais bien d'une interprétation de l'affichage du temps qui lui est propre. Que ce soit l'Opus XIII, l'Upside Down ou la Half Time, chacune de ces montres, pourtant bien différentes, porte incontestablement sa signature. J'ai déjà présenté en détail la Half Time initiale dans cet article. Je souhaite revenir dessus à l'occasion de la sortie de la version à chiffres chinois qui fut dévoilée lors de Baselworld 2014.


Dire que la Half Time à chiffres chinois surfe sur le potentiel du marché auquel elle s'adresse est d'une grande banalité. Les collectionneurs chinois ayant beaucoup progressé dans leurs connaissances et leurs critères d'appréciation, ils abordent de façon  plus positive les démarches originales et sincères de certains indépendants. Il ne faut cependant pas s'arrêter à cette pure considération stratégique. Compte tenu de l'affichage des heures spécifique de la Half Time, la présence des chiffres chinois apporte un intérêt esthétique certain qui permet d'affirmer que cette évolution est finalement bienvenue. Je rappelle brièvement le principe de l'affichage de la Half Time:
  • les heures sont affichées par le biais d'un disque central et d'un anneau périphérique tournant en sens contraires et qui s'alignent pour que l'heure adéquate apparaisse dans le guichet à douze heures. Les chiffres sont en effet coupés horizontalement en deux (d'où le nom de la montre) et sont donc illisibles en dehors du guichet.
  • les minutes sont indiquées grâce à une aiguille rétrograde dans la partie inférieure du cadran.


La montre cumule donc  le principe des heures sautantes avec un système rétrograde, une combinaison que nous avions l'habitude de retrouver chez Gérald Genta mais qui est cette fois-ci renouvelée grâce à la particularité du mélange des chiffres.

A vrai dire, même si je ne connais absolument pas les chiffres chinois, je trouve que le rendu visuel du cadran est plus réussi dans cette version qu'avec celle à chiffres romains car les courbes et les traits de la typographie chinoise s'accommodent mieux du méli-mélo du cadran. Même lorsque les parties inférieures et supérieures ne correspondent pas (ce qui est le cas 11 fois sur 12), les formes ainsi créées demeurent harmonieuses et très agréables à observer. Et comme les atouts du cadran demeurent avec les effets de relief et l'aiguille des minutes bleuies qui se détache nettement, il est au bout du compte difficile de ne pas se laisser séduire, même sans être familier avec la langue chinoise, par l'originalité et le charme de cette Half Time. La lecture du temps ne pose d'ailleurs aucun souci pour deux raisons: les minutes (l'information peut-être recherchée en priorité) suivent une graduation avec des chiffres arabes et notre esprit mémorise à l'usage très vite les 12 chiffres chinois.


Les autres éléments de la Half Time restent identiques à la version précédente dont évidemment le spectaculaire mouvement à remontage manuel. Ce dernier présente un rendu se détachant nettement de celui du mouvement de l'Upside Down marqué par la présence des croix de Malte. Le mouvement de la Half Time est plus subtil dans son aspect même s'il possède une organisation similaire: la partie centrale basée sur un Peseux 7001 (regardez la position de la roue de couronne, du rochet et du balancier) est dédié à l'alimentation de l'affichage, la partie périphérique et supérieure à l'animation de cet affichage. Ludovic Ballouard a consacré beaucoup de temps à  la gestion de l'énergie de cette montre afin que le cumul de la rotation du disque, de l'anneau et du retour de l'aiguille rétrograde à l'issue de la 59ième minute ne perturbe pas la chronométrie. La finition est ici "monocolore" et je dois avouer que j'ai une préférence pour la finition laiton doré qui permet de mieux faire ressortir les pièces mobiles du mouvement. J'imagine que de toutes les façons la Half Time à chiffres chinois est aussi disponible à la demande avec ce type de finition.


J'ai pris beaucoup de plaisir à porter la Half Time à chiffres chinois. Montre plutôt lourde à la base, elle se positionne sans souci sur le poignet grâce à son boîtier galbé et à ses cornes très courbées. Le diamètre perçu est inférieur à la taille réelle (41mm) compte tenu de l'épaisseur de la lunette. Mais cette taille est nécessaire pour profiter du mélange des chiffres sur le cadran. Et elle ne nuit pas à la beauté du mouvement puisqu'avec un diamètre propre de 35mm, il occupe généreusement le boîtier. Très paradoxalement, j'ai préféré  le cadran de cette montre, alors que je n'arrive pas à déchiffrer l'heure, à celui de la version à chiffres romains qui est pourtant la pièce censée me convenir. Cela prouve bien que dans ce segment de la très belle horlogerie indépendante, le charme a plus d'importance que le pur aspect pratique. A noter toutefois l'absence de témoin de marche (trotteuse ou autre) ce qui peut rebuter ceux qui n'aiment pas les montres "inertes". Malgré ce bémol, la Half Time à chiffres chinois, disponible avec un boîtier en or rose ou en platine et un cadran noir ou gris, constitue une très séduisante évolution de la Half Time d'origine. Grâce à son originalité et à sa qualité d'exécution, elle finit par séduire au-delà du segment de clientèle visé ce qui est rarement le cas pour ce type de montre "très connoté".

Merci à Ludovic Ballouard pour son accueil pendant Baselworld.

Les plus:
+ l'originalité de l'affichage
+ le confort au porté
+ la beauté du mouvement
+ la finition du cadran

Les moins:
- l'absence de témoin de marche côté cadran

mardi 1 juillet 2014

Linde Werdelin: Oktopus MoonLite

Il ne faut pas se fier aux apparences. Malgré son gabarit imposant, l'Oktopus MoonLite est la montre la plus légère jamais produite par Linde Werdelin avec un poids de 62,5 grammes. Cette performance est due  à l'utilisation d'un alliage spécial, l'ALW (Alloy Linde Werdelin) spécifiquement développé pour la marque, 50% plus léger que le titane tout en étant plus résistant que l'acier. Linde Werdelin reste très secret sur la composition de cet alliage mais ses performances et son implication dans l'industrie aéronautique m'évoquent le Zalium (Aluminium et Zirconium) cher à Harry Winston. En tout cas, cette légèreté est la bienvenue car le boîtier présente des dimensions très généreuses (44mm sur 46mm pour une épaisseur de 15mm).


Cependant, ce serait faire preuve d'une très mauvaise foi que de considérer cette Oktopus MoonLite uniquement comme une nième montre imposante. Elle est beaucoup plus subtile que ses dimensions laissent supposer. Je la trouve même très réussie car elle parvient à dégager un sentiment général de douceur.

Les couleurs qui sont utilisées  constituent une première explication à cette surprenante impression. Les dégradés et reflets  de gris présents sur le cadran et sur le boîtier combinés avec le blanc du bracelet caoutchouc sont en effet très reposants et donnent beaucoup de charme à la montre. Rarement un bracelet blanc m'est apparu aussi bien adapté au contexte particulier d'une pièce. Linde Werdelin propose toute une gamme de couleurs pour son bracelet caoutchouc et j'ai beau imaginer le rendu visuel avec un de ces bracelets, rien n'y fait: le bracelet blanc me semble le plus adéquat, le plus séduisant et de loin!


Une autre raison qui explique le côté paisible de l'Oktopus MoonLite est sa complication additionnelle. Je retrouve le module développé en interne qui avait déjà été utilisé précédemment sur les Oktopus Moon et qui permet l'affichage des phases de lune sur plusieurs jours à travers 2 plages: une de 8 jours au bas du cadran qui englobe le jour même et une de 3 jours située à 2 heures. Le principe de cet affichage est d'utiliser des représentations photo-réalistes luminescentes de la Lune tandis que la pleine Lune apparaît en bleu. J'aime beaucoup les montres qui proposent de jouer avec notre satellite naturel sans indiquer les quantièmes. L'idée qui consiste à remplacer une complication utile (la date) par une complication dont le principal intérêt est la dimension  poétique peut sembler farfelue mais  elle crée une autre relation par rapport au temps qui passe. L'affichage des phases de lune est généralement ressenti comme une complication dédiée aux montre habillées, élégantes et le fait de le retrouver dans le contexte de cette montre de caractère est à la fois original et plaisant. Et puis se cache un aspect pratique: cette affichage sur plusieurs jours a été conçu pour permettre aux plongeurs de nuit de mieux choisir la date de leur performance afin de profiter des meilleures conditions de luminosité lunaire. Difficile de trouver une cible de clientèle plus restreinte!


Montre harmonieuse et rassurante, l'Oktopus MoonLite n'en demeure pas moins une montre puissante grâce à ce qui fait sa plus grande force: son design extrêmement abouti. Le travail sur le boîtier est d'un très haut niveau de sophistication car il parvient à définir des formes très angulaires tout en conservant un équilibre d'ensemble. C'est d'ailleurs le boîtier qui constitue l'élément principal de la montre: l'ouverture du cadran étant très limitée, l'Oktopus MoonLite surprend par l'épaisseur de sa lunette, le protège-couronne proéminent et la parfaite intégration du bracelet qui de par sa forme, semble prolonger le boîtier. Les vis sont (trop?) omniprésentes, à la fois sur la lunette mais aussi comme fixations du bracelet. Elles ont toutefois le mérite d'apporter des ruptures esthétiques car sinon le boîtier serait apparu comme trop monolithique.

Le cadran révèle également quelques surprises. L'affichage des phases de lune reste finalement assez discret malgré les deux plages. Cela est dû à l'aspect du cadran qui se présente comme une grille à plusieurs niveaux. La lisibilité est cependant tout à fait acceptable compte tenu de l'épaisseur des aiguilles. La finition de la partie centrale et du rehaut apporte la nécessaire touche de raffinement et les ouvertures du cadran allègent visuellement l'ensemble.


Le fond du boîtier est plein et c'est une bonne nouvelle! En effet, il  permet de profiter de la décoration Oktopus (joliment exécutée d'ailleurs) et assurément bien plus intéressante qu'à observer que le calibre de base (Concepto?) qui anime la montre  et le module de complication. Et ce fond plein est plus cohérent avec l'esprit de la montre qui revendique une étanchéité fort respectable de 300 mètres.

L'Oktopus MoonLite dégage un sentiment paradoxal au poignet. Elle surprend par sa légèreté mais aussi par son volume. Malgré le confort au porté, elle ne fait pas oublier ses dimensions impressionnantes. Cependant, elle épouse parfaitement les formes du poignet grâce à l'absence de cornes et à l'angle que fait le bracelet par rapport au boîtier: il est d'ailleurs impossible de poser la montre à plat. Elle ne nécessite donc pas un poignet XXL même si du point de vue esthétique, elle conviendra mieux à une personne ayant une solide constitution.


Linde Werdelin a ainsi réussi à travers cette montre une très délicate alchimie, celle qui consiste à combiner complication poétique avec un contexte imposant. Le choix de la légèreté et des couleurs apporte beaucoup d'équilibre à l'Oktopus MoonLite en contrebalançant le gabarit important du boîtier. Mélangeant angles aiguisés et formes sphériques, l'Oktopus MoonLite est peut-être la plus belle réussite du point de vue esthétique de Linde Werdelin.

L'Oktopus MoonLite, présentée à Baselworld 2014, est disponible dans le cadre d'une série limitée de 59 pièces.

Les plus:
+ une véritable réussite esthétique renforcée par la complexité et la finition du boîtier
+ le motif du fond plein
+ la parfaite intégration esthétique de la complication additionnelle
+ le confort au porté

Les moins:
-  malgré son confort, la montre nécessite un poignet suffisamment grand pour des raisons esthétiques
-  les vis sont un peu trop omniprésentes