vendredi 30 septembre 2011

Patek Philippe: 5153G

J'ai regretté la sortie de la 5053 du catalogue Patek Philippe. Je lui trouvais un charme certain avec son style Breguet se combinant à la perfection avec le boîtier officier. Son cadran grené argenté, légèrement teinté coquille d'oeuf, lui donnait beaucoup d'élégance.

La 5153J ne l'a jamais remplacée dans mon coeur, elle a simplement succédé à la 5053 en tant que montre 3 aiguilles à boîtier officier. Pour être franc, lorsque la 5153J fut dévoilée, j'ai ressenti de la déception, la montre manquant d'un certain nombre d'ingrédients qui rendaient la 5053 séduisante. La 5153J est à la fois plus grande (38mm) et plus démonstrative avec son cadran abandonnant les aiguilles et chiffres Breguet au profit d'un guillochage en rayons de soleil et d'une paire d'aiguilles Dauphine. Bref, elle change de partition préférant laisser de côté la discrétion de sa devancière. L'omniprésence de l'or jaune (index et aiguilles, taille du logo Patek Philippe) rend à mon goût la montre trop voyante.

Et puis en 2011 Patek Philippe présenta une déclinaison en or gris à travers la 5153G. Et mon point de vue concernant cette montre changea. Profitant de la couleur neutre du boîtier, Patek Philippe prit la décision d'utiliser le noir comme couleur dominante du cadran. Ce simple détail, cette nouvelle ambiance chromatique transforme littéralement la montre.

Tout d'abord, le boîtier en lui-même devient plus discret: sa forme très particulière, liée à la charnière, aux cornes caractéristiques du style officier semble légèrement s'estomper grâce à cette couleur moins vive. J'aime beaucoup la couronne dont la forme permet une manipulation aisée.

Le noir profond du cadran opalin apporte beaucoup de finesse: le guillochage central contraste moins avec la partie périphérique si bien que les jeux de lumière deviennent plus subtil. Et puis, nous retrouvons l'effet optique traditionnel qui fait qu'une montre à cadran noir fait toujours plus petite qu'une montre similaire à cadran clair.

Ce côté plus discret colle parfaitement avec l'esprit de la 5153G. En effet, telle une montre à secret, le mouvement ne se dévoile que si l'on ouvre le fond cuvette du boîtier. Je trouve d'ailleurs que cette présentation magnifie le mouvement 324SC. Il ne s'agit évidemment pas du mouvement le plus exceptionnel au sein de la collection Patek Philippe mais son rotor central s'intègre idéalement dans ce contexte. Si le 315SC qui équipe la 5053 a une fréquence de 3hz, le 324SC a un revanche une fréquence plus élevée, à 4hz. Sa réserve de marche est autour de 45 heures. Son diamètre est similaire à celui du 315SC (27mm): il fait donc un poil plus petit dans le boîtier de la 5153G que le 315SC dans celui de la 5053. Mais rien de grave: c'est bien le sentiment d'équilibre qui prédomine. La finition du mouvement est très propre, discrète avec la vue dégagée sur le balancier Gyromax. En toute logique, le poinçon Patek Philippe est apposé sur un des ponts prouvant que la montre, dans son ensemble, respecte les critères de finition et de qualité inhérents au poinçon. A titre personnel, je trouve ce poinçon trop grand et lui préfère le discret poinçon de Genève du 315SC.

Quoi qu'il en soit, le passage au 324SC est plutôt une bonne nouvelle s'agissant d'un mouvement qui fonctionne plus efficacement, selon moi, que le 315SC.

La 5153G dégage une impression particulière au poignet: tout en étant très élégant, le boîtier officier possède un sacré caractère grâce à ses cornes, les vis et la couronne. La charnière reste relativement discrète cachée par la couronne. Il est indéniable que la 5153G a plus de personnalité et de présence qu'une Calatrava à mouvement équivalent.

Avec son boîtier en or gris et son cadran noir, la 5153G devient une montre bien plus séduisante que la 5153J, un peu trop excessive selon moi. Et comment ne pas évoquer le geste qui consiste à ouvrir le fond pour découvrir le mouvement? Je trouve qu'il apporte une touche de magie à cette montre qui ne se dévoile qu'à la demande de son propriétaire.

Un grand merci à l'équipe Patek Philippe France.

jeudi 29 septembre 2011

Baume et Mercier: Hampton 10033

Baume et Mercier présente lors de la rentrée 2011 la nouvelle collection Hampton qui depuis de nombreuses années est constituée de montres de forme rectangulaire ou approchant. Je dois avouer que cette collection a été dans le passé le théâtre de certains égarements de la marque avec quelques modèles au design pataud et sans liste directrice esthétique claire.

Baume et Mercier a pris conscience de la situation et profite de la vague néo-rétro pour rationaliser sa collection et la dépoussiérer considérablement. Dorénavant, la collection, composée de montres hommes, femmes, sans trotteuse ou avec petite seconde, simples ou chronographes est entièrement inspirée d'un modèle d'origine des années 40.

Chaque Hampton se caractérise donc par le côté Art déco du boîtier et le galbe de la glace donnant ainsi une sorte de cohérence d'ensemble et un air de famille certain.

Au sein de la collection, deux pièces se distinguent: le chronographe 10032 et la montre à petite seconde 10033. Elles sont plus ambitieuses mécaniquement parlant et plus proches de l'esprit de la montre des années 40 de par l'utilisation des chiffres romains, le reste de la collection possédant des cadrans à chiffres arabes.

La Hampton 10033 est celle qui m'a le plus séduit. Elle ne va certes pas révolutionner le paysage horloger: nous parlons d'une montre rectangulaire de présentation très classique en or rouge et équipée d'un mouvement à remontage manuel. Mais au moins, elle est qualitativement très au-dessus de la production antérieure de Baume et Mercier. Cela tombe bien car le prix (annoncé à 11.800 euros) témoigne bien de la volonté de Baume et Mercier de monter en gamme. Reste qu'il va falloir convaincre les clients de dépenser une telle somme dans un segment très embouteillé et où la notion d'image joue énormément.

Cependant, Baume et Mercier s'est donné les moyens de ses ambitions. Le boîtier, tout d'abord, est très bien réalisé et son aspect "ramassé" et galbé le rend confortable au poignet. Sa taille est bien étudiée, ni petite, ni gigantesque: cela reste élégant tout en étant plutôt grand pour une montre de forme de ce style (29 x 45,5mm). La glace qui dépasse de la carrure du boîtier n'est pas sans rappeler celui de l'Aronde 1954 de Vacheron et apporte une touche de volume et d'originalité à la montre. Mais le plus bel atout de l'Hampton 10033 est son cadran en cuivre satiné-soleil qui se marie parfaitement avec le boîtier et qui prend de beaux effets de lumière. Les petits index en tétons sont les bienvenus en cassant son côté plat.

Pour équiper cette montre, Baume et Mercier a choisi le mouvement Lajoux-Perret 736-3 à remontage manuel de forme... tonneau, d'une fréquence de 3hz et d'une réserve de marche de 42 heures. J'aime assez la présentation de ce mouvement avec un pont de balancier traversant et un diamètre de balancier assez important. Je suis moins convaincu par le style de décoration. Chaque vis a été "bleuie" (en fait, décorée) et quand je dis chaque... c'est bel et bien chaque vis y compris sur le rochet, la roue de couronne et le cliquet! Et comme la fente n'est pas décorée, le résultat fait à la fois "too much" sans être vraiment impressionnant. En d'autres termes, plus de simplicité et de sobriété n'aurait pas nui.

Le mouvement se remonte sinon avec beaucoup de plaisir et à l'usage, il est irréprochable.

La Hampton 10033 présente donc un bilan positif malgré quelques effets de styles coutumiers des marques qui veulent monter en gamme. La montre est bien réalisée, confortable et possède un très joli cadran. Il n'en demeure pas moins qu'il ne sera pas simple de convaincre la clientèle de se positionner sur une Baume et Mercier à plus de 10.000 euros. Mais d'un autre côté, cette Hampton pourra avoir un effet d'image positif sur le reste de la collection qui est évidemment beaucoup plus stratégique pour la marque.

samedi 24 septembre 2011

De Grisogono: OtturatOre

L'OtturatOre est une montre d'une très grande importance pour de Grisogono car elle témoigne de la nouvelle ambition de la marque. Grâce au talent et à la créativité de Fawaz Gruosi, le pôle joaillerie s'est toujours distingué par le côté audacieux, innovant de ses différentes collections. Fawaz Gruosi a souhaité insuffler cette même dynamique au pôle horloger, notamment initiée par la surprenante Meccanico dG. L'arrivée de Gérald Roden au sein de de Grisogono en 2010 vise à se donner les moyens de concrétiser cette ambition, sa feuille de route étant clairement établie: faire de ce pôle horloger une activité aussi crédible, aussi innovante, aussi surprenante que peut l'être le pôle joaillerie.

L'OtturatOre, définitivement dévoilée à la rentrée 2011 n'avait pas le droit de décevoir: il fallait, compte tenu du contexte que de Grisogono soit en mesure de présenter une montre apportant réellement quelque chose de nouveau. Et je considère cet objectif comme atteint.

En effet, l'OtturatOre se caractérise par son affichage séquentiel des complications. En d'autres termes, partant à rebrousse poil de certaines marques qui aiment démontrer la complexité de leurs mécanismes à travers l'affichage simultané des informations sur le cadran, l'OtturatOre dévoile ses complications une par une: c'est au propriétaire de la montre de choisir celle qui sera affichée. L'OtturatOre est une montre qui aime paraître faussement simple.

Car malgré cela, elle reste une montre compliquée pour principale trois raisons. La première est qu'il ne s'agit pas d'une simple montre à deux aiguilles puisqu'elle peut afficher une petite seconde, la réserve de marche, les phases de lune et les quantièmes. La deuxième raison est inhérente au module d'affichage séquentiel qui est composé de plus de 300 composants. La dernière est liée à l'architecture du mouvement.

L'équipe technique de de Grisogono a consacré plus de 3 ans à définir le module d'affichage séquentiel. Elle a dû faire face à plusieurs défis:
  • le déclenchement devait être immédiat à la pression du poussoir
  • le cadran devait tourner suffisamment vite pour donner l'impression que c'était la complication qui effectuait une rotation et non pas le cadran lui-même
  • la rotation du cadran devait s'arrêter net
  • l'énergie pour un tel mécanisme devait être suffisante
La partie visible à l'arrière de la montre n'est pas le mouvement lié à l'affichage du temps et des autres fonctions temporelles. Il s'agit bien de ce mécanisme d'affichage dont nous pouvons distinguer trois pièces importantes:
  • le barillet spécifique qui se remonte par la pression successive du poussoir inférieur. En "pompant" 20 fois sur ce poussoir (le poussoir se bloque après), nous donnons suffisamment d'énergie pour 10 rotations à 90° du cadran (donc 2 tours et demi).
  • les deux pièces situées en-dessous du barillet permettent le déclenchement immédiat (pièce à droite) et l'arrêt net (pièce à gauche). La partie la plus complexe du mécanisme à définir a été celle dédiée à l'arrêt de la rotation: compte tenu de la vitesse de rotation, il a fallu imaginer ce système permettant d'absorber l'énergie de la partie mobile et éviter ainsi un "rebond" qui aurait été visuellement désastreux.
Clairement, c'est une vraie prouesse car en actionnant le poussoir supérieur, le cadran tourne comme un éclair et s'arrête avec précision. Et effectivement, cela conduit à un effet en trompe-l'oeil puisque nous avons l'impression que c'est la complication qui tourne dévoilant la petite seconde et les quantièmes sur l'axe horizontal, la réserve de marche et les phases de lune sur l'axe vertical.

La partie visible à l'arrière de la montre étant dédiée au mécanisme d'affichage, à aucun moment nous devinons que le mouvement est automatique, le rotor étant caché. Le calibre DR 19-89, composé de 574 pièces dans sa globalité a une fréquence de 4hz et une réserve de marche de 42 heures. Certains pourraient penser que DR est un clin d'oeil à Daniel Roth, la société dans laquelle Gérald Roden a travaillé précédemment mais non: DR signifie Dial Rotation. Mais parfois le hasard comporte une petite touche d'ironie.

Incontestablement, la possibilité de changer la présentation de l'OtturatOre en actionnant un poussoir est à la fois innovant et ludique. Très vite, je me suis amusé à "pomper" pour armer le mécanisme et presser le poussoir supérieur pour animer le cadran. Mais ce côté très original ne cache pas les origines de l'OtturatOre: c'est une vraie montre de Grisogono de par son esthétique.

Le boîtier est massif (50,16mm x 44,85mm avec une épaisseur de 15,86mm) et très anguleux malgré un léger galbe. Les deux poussoirs rajoutent au sentiment de taille. L'OtturatOre n'est pas une montre discrète mais au moins il y a une raison technique dernière ce côté volumineux. Fort heureusement, les cornes sont courtes et tombent bien: la montre se positionne idéalement et grâce à la boucle, elle ne bouge pas sur le poignet. Malgré sa taille et son poids, l'OtturatOre est une des de Grisogono les plus confortables que j'ai eu la chance de porter.

Pour apporter une touche de raffinement, le cadran est décoré avec un motif clou de Paris qui apporte un petit volume et qui le rend moins monotone. Les index appliqués sont coupés en deux car une partie est située sur le cadran rotatif.

Autre rappel du style de Grisogono: la finition noircie de la partie visible du mouvement. Le spectacle proposé est inhabituel car ce n'est pas une présentation traditionnelle d'un mouvement horloger qui nous est proposée mais il est très agréable à observer, tout en relief et en engrenages.

Je dois avouer que, dans un style très différent de la Meccanico dG, j'ai été très séduit par cette OtturatOre car elle apporte quelque chose de nouveau dans le paysage horloger. Plutôt que de se battre sur le même terrain que les grandes Manufactures, de Grisogono a eu la clairvoyance de vouloir évoluer dans une nouvelle dimension. La montre est ludique et surtout elle définit une interactivité avec la personne qui la porte. C'est une approche de l'horlogerie qui à mon sens a beaucoup d'avenir: avec finalement 4 montres en une, l'OtturatOre permet à chacun d'entre nous de choisir la version qui nous convient le mieux... en fonction du besoin ou de l'humeur. Evidemment, les amateurs de montres discrètes peuvent passer leur chemin: l'OtturatOre, par son gabarit et par ses deux poussoirs proéminents en met plein la vue. Mais je n'en attendais pas moins de la part de la marque de Fawaz Gruosi!

L'OtturatOre est disponible en 5 versions combinant deux boîtiers (or gris, or rose) et 4 types de cadran (argent, noir, brun et ruthenium), les versions or rose - cadran brun et or gris - cadran ruthenium étant des éditions exclusives boutiques.

Je souhaite remercier Gérald Roden, Jérôme Riff et l'équipe de la boutique de Grisogono à Paris.

dimanche 18 septembre 2011

François-Paul Journe: Centigraphe Sport (CTS)

Le Centigraphe Sport fut dévoilé en mai 2011 lorsque François-Paul Journe céda le numéro 001 pour qu'une action de charité en faveur de la fondation franco-japonaise Fère soit menée via Christie's afin de venir en aide aux victimes du Tsunami.

L'objet des lignes suivantes n'est pas de rouvrir le débat sur la possibilité d'un chronographe de mesurer au 1/100ième de seconde alors que la fréquence du balancier est de 3hz mais plutôt de se concentrer sur les premiers pas de François-Paul Journe dans un nouveau territoire, celui des montres à caractère plus sportif.

Il y a un détail important à rappeler. Ce Centigraphe CTS n'a pas la vocation d'être une démarche isolée mais bien d'être le premier représentant d'une toute nouvelle collection qui s'agrandira dans le futur: la "LineSport". Cette collection aura pour but de proposer des montres combinant légèreté, solidité à travers l'emploi de matériaux spécifiques et contenu horloger fidèle aux principes de François-Paul Journe.

En découvrant et manipulant ce CTS, je fus extrêmement surpris par sa légèreté: la montre ne pèse que 55 grammes et avant même de la mettre au poignet, ce poids semble presque irréel surtout dans le contexte d'une marque qui n'emploie que des métaux précieux. J'ai à titre personnel beaucoup de mal avec les montres de haute horlogerie très légères. Elles ont une sorte de paradoxe en elles: alors que leurs prix sont conséquents, leur faible poids donne plutôt l'image de montres moins exclusives, aux matériaux d'aspect plus courants.

Pourtant au final, le CTS m'a bien plus convaincu que, par exemple, une Richard Mille Nadal. Cette dernière m'a provoqué une immense déception: un cadran pas si impressionnant que cela, un poids tellement faible que l'on a le sentiment de porter une montre en plastique, un aspect qualitatif très moyen, le tout pour une somme approchant le demi-million d'euros. Le CTS navigue finalement dans d'autres eaux. Son prix est 10 fois inférieur et si la légèreté reste sa qualité la plus immédiatement perceptible, sa présentation est bien plus qualitative selon moi.

La matériau clé du CTS est l'aluminium: il est utilisé à la fois pour le boîtier, le bracelet, la boucle déployante... mais aussi pour le mouvement. Il s'agit d'un aluminium spécial employé dans l'aérospatiale et dont la dureté est équivalente à celle de l'or rose avant traitement. Après traitement, nécessaire pour lui donner les propriétés anti-allergiques et anti-corrosives requises, cet aluminium devient aussi dur que la céramique.

Le boîtier est élargi de 2mm par rapport au Centigraphe Souverrain (42mm vs 40mm) mais la montre reste tout à fait portable car son confort a été étudié avec beaucoup de soin. A noter que le CTS est légèrement plus épais que le Centigraphe Souverrain: 11,60mm vs 10,70mm. Le CTS respecte donc les critères de finesse de la marque.

Grâce aux pièces de bout qui peuvent pivoter sur 15°, le bracelet s'adapte à tous les poignets même aux petits étonnement. Le bracelet est d'une rare souplesse: les maillons semblent indépendants les uns des autres. Leurs bouts sont évidés afin que les éléments en caoutchouc armé (comportant des résines en fibre de carbone), s'insèrent de façon extrêmement solide grâce à leur forme de moulure. Le bracelet est à la fois la grande force du CTS grâce à ses performances, sa finition, les pièces de fixation en titane, la qualité de la boucle déployante et du fermoir mais aussi un peu sa faiblesse: c'est son rendu visuel qui provoque certaines réactions négatives. Si la liberté qu'ont les maillons les uns par rapport aux autres est positive pour le confort, elle l'est moins pour la qualité perçue, le bracelet pouvant sembler être "lâche" par moment. Je pense sincèrement qu'il faut voir ce bracelet, le toucher pour apprécier le travail très poussé qui a été réalisé. Je ne suis pas fan de son aspect et j'ai du mal à le voir associé avec une montre "F.P.Journe". Mais je ne conteste ni son efficacité ni son exécution sans faille.

Peut-être d'ailleurs qu'il serait intéressant d'imaginer le CTS avec un bracelet caoutchouc. Auquel cas, le système d'attache serait à modifier et je ne vois pas comment nous pourrions changer de bracelet sans changer de montre. Mais le bracelet caoutchouc rendrait le CTS plus attractif aux yeux des personnes peu emballées par les maillons du bracelet actuel.

Une des particularités du CTS est la présentation inhabituelle du mouvement chez Journe. Certes, il s'agit du même mouvement que celui qui équipe le Centigraphe Souverrain, le 1506. Mais ici, point de platine et de ponts en or: il est réalisé en alliage d'aluminium dont la couleur fut obtenue par bombardement ionique. Cet alliage est ainsi teinté dans la masse. La décoration du mouvement est typique du style Journe avec les côtes circulaires sur les ponts, la platine perlée. C'est très proprement réalisé mais on aurait aimé que le 1506 se dévoile un peu plus. Ce mouvement a un côté un peu frustrant pour un mouvement chronographe lié à son architecture.

La réserve de marche est toujours située autour d'une centaine d'heures et de 24 heures en cas de fonctionnement permanent du chronographe. Les autres caractéristiques du mouvement (balancier à 4 masselottes, fréquence, inertie, amplitude, dimensions etc...) sont identiques avec celles du mouvement du Centigraphe Souverrain.

Les fonctions du CTS suivent évidemment la même logique: la partie supérieure de la bascule, très pratique à l'usage, permet de lancer et d'arrêter le chronographe tandis que la partie inférieure le remet à zéro. La fameuse aiguille des 100ième de seconde est située dans le sous-cadran gauche tandis que le sous-cadran de droite est gradué sur 20 secondes. Le sous-cadran inférieur totalise les segments de 20 secondes sur 10 minutes. Le Centigraphe m'a toujours fait penser à un chronographe à foudroyante qui permet d'arrêter l'aiguille entre deux graduations et je retrouve évidemment ce sentiment ici. Détail intéressant: le retour à zéro de cette aiguille "des 100ième" se fait dans le sens de la rotation tandis que les deux autres aiguilles "reviennent" réellement à zéro, c'est à dire dans le sens anti-horaire.

La décoration plus "sport" du CTS ne nuit pas à la lisibilité: les sous-cadrans sont ouverts mais l'utilisation d'une peinture blanche combinée aux graduations rouges permet de conserver une bonne lisibilité. Les aiguilles et les chiffres moulés dans la masse sont luminescents. L'adaptation du cadran à ce contexte plus sport est réussi car les couleurs se mélangent bien sans aucune agressivité visuelle.

La bascule et la couronne sont en titane recouvert de caoutchouc. Elles se manipulent très aisément même si la couronne doit être tirée pour pouvoir remonter le mouvement. En position zéro, la couronne n'a aucune fonction. A noter la présence sur la carrure gauche d'une petite coquetterie avec une sorte de ligne de caoutchouc qui permet de poser délicatement la montre sur le côté.

Alors quel est finalement mon verdict concernant ce CTS?

Je ne suis pas vraiment attiré par cette montre car lorsque je m'oriente vers une marque, j'ai toujours tendance à me diriger vers ce qu'elle fait de mieux ou dans son domaine de prédilection. Et j'imagine François-Paul Journe bien plus à l'aise dans la création d'un Tourbillon Souverrain ou d'un Chronomètre à Résonance car c'est toute sa sensibilité horlogère qui s'exprime. Avec le CTS, nous le sentons plus hésiter dans la posture à adopter: il veut bien se lâcher dans certains détails mais il se raccroche toujours à son univers de coeur. Le CTS reste avant tout une montre Journe avec une approche plus "sport" qu'une montre véritablement "sport" équipée du 1506.

Tout cela fait que j'aurais sûrement d'autres priorités au sein de la collection F.P.Journe avant ce CTS. Cependant, je dois avouer que j'ai été très favorablement impressionné par la qualité de la réalisation ainsi que par les idées que le CTS véhicule. La légèreté, le confort, les performances du bracelet, la présentation unique du mouvement font du CTS une montre à découvrir, à tester. Je faisais partie des sceptiques lorsque le CTS fut dévoilé. Aujourd'hui, je pense sincèrement que Journe a plutôt réussi dans sa nouvelle démarche en faisant preuve d'une certaine audace et d'un très grand soin apporté au détail.

Dans le segment (très réduit) de la montre de haute horlogerie ultra-légère, le CTS m'a bien plus convaincu que la Richard Mille Nadal. Il est certes deux fois plus lourd mais j'ai eu de bien meilleures sensations avec lui au poignet car la qualité perçue n'a pas été sacrifiée sur l'autel de la légèreté. Journe a su trouver le bon compromis finalement.

samedi 17 septembre 2011

Vacheron Constantin: Patrimony Contemporaine Excellence Platine (42mm)

Je dois avouer que j'éprouvais une certaine crainte en lisant le communiqué de presse présentant la Patrimony Contemporaine Excellence Platine. Est-ce que Vacheron n'était pas allé trop loin en déclinant cette Patrimony dans un boîtier de 42mm? Est-ce que la montre n'allait pas souffrir du syndrome de l'oeuf sur le plat? Il fallait en avoir le coeur net et la découvrir de visu.

Il y a un côté amusant dans cette montre finalement: Vacheron élargit le boîtier et en même temps, les designers ont travaillé à réduire la taille perçue. Et il faut bien l'avouer: ces derniers ont plutôt réussi dans leur entreprise car cette Patrimony est plus équilibrée que nous pouvions le penser au départ.

Comment un tel résultat a-t-il été obtenu?
  • les index appliqués sont relativement longs diminuant ainsi la partie centrale du cadran.
  • l'utilisation du platine "brut" donne un côté frappé au cadran et casse sa monotonie.
  • le cadran est légèrement bombé.
  • les cornes sont courtes et incurvées: le bracelet est ainsi très proche du boîtier.
  • le boîtier est plus complexe et plus géométrique que nous l'imaginons, contribuant à la réussite esthétique de l'ensemble.
  • la montre, heureusement, n'est pas une ultra-fine: son épaisseur de 7,3mm lui permet de conserver un ratio diamètre/épaisseur acceptable.
  • Les aiguilles facettées sont raffinées, à la fois simples et subtiles.
Ainsi, lorsque j'ai mis la montre au poignet, elle m'a semblé plus "raisonnable", plus équilibrée que la simple lecture du communiqué de presse ne le laissait supposer. Elle passait sans problème sur mon poignet et la taille ne m'a pas choqué.

Malheureusement, il y a un côté moins convainquant dans cette belle histoire: c'est le fond du boîtier qui permet d'observer le mouvement 1120. Il ne faut pas se méprendre sur mes propos: le 1120 est un excellent mouvement et sa finition, subtile et discrète, bien dans l'esprit de Vacheron. Et grâce à lui, la montre profite d'un remontage automatique (la version 40mm est équipée du 1400 à remontage manuel). Cependant, sa taille de 28,4mm, loin d'être ridicule en soi, fait que le 1120 semble nager dans le boîtier. Incontestablement, un fond plein aurait été plus judicieux. Ce souci n'apparaît pas du tout côté cadran, la montre étant une pure deux aiguilles.

Certains pourront rétorquer qu'il aurait été dommage de ne pas profiter du travail sur le rotor: il a été évidé afin de sculpter une Croix de Malte qui, outre son intérêt décoratif, donne une bien meilleure visibilité sur le mouvement. Nous retrouvons sinon les performances traditionnelles du 1120 avec sa fréquence inhabituelle de 2,75hz et sa réserve de marche de 40 heures, un peu courte selon les standards d'aujourd'hui.

Enfin, que faut-il penser de l'inscription PT950 sur le cadran des différents modèles Excellence Platine? Après tout, le propriétaire de la montre sait pertinemment qu'ils ont été conçus autour de ce matériau (même les fils du bracelet sont en platine!), alors à quoi bon? Et puis, on s'habitue à cette discrète inscription qui rend le cadran moins symétrique. A titre personnel, elle ne me dérange nullement, que ce soit sur cette Patrimony ou sur les autres Excellence Platine. Les photos ont tendance à accentuer sa présence.

Le passage à un boîtier de 42mm de la Patrimony Contemporaine Excellence Platine est donc plutôt réussi car l'équilibre général a été préservée. Cette nouvelle Patrimony qui fut dévoilée à la rentrée 2011 et vendue dans le cadre d'une série limitée de 150 pièces, s'adresse à une clientèle qui pourra être séduite par l'utilisation d'un calibre automatique au détriment du 1400. J'aurais cependant préféré un fond plein plus adéquat dans ce contexte.

Un grand merci à l'équipe Vacheron France.

Bell&Ross: Vintage WW1-92

Après avoir dévoilé la WW1-97 Réserve de marche à la Foire de Bâle 2011, Bell&Ross étoffe la ligne WW1 au sein de la collection Vintage avec la présentation de 4 nouveaux modèles à la fin de l'été. 2 reprennent les codes de la WW1-97 Réserve de marche tandis que les 2 autres, les WW1-92, proposent une approche stylistique différente.

Les WW1-92 Military et Heritage se distinguent entre elles par leurs jeux de couleurs respectifs.

La Military, ma préférée du lot, se situe dans une ambiance plus traditionnelle pour ce type de montre avec un revêtement luminescent blanc des chiffres, index et aiguilles qui contraste avec le cadran noir galvanique. Le boîtier de 45mm est en acier microbillé et le bracelet en veau vieilli.

Military à gauche, Heritage à droite:



L'Heritage affiche une teinte de luminescence "sable" tandis que son boîtier est traité avec une finition PVD gris. Le bracelet en veau naturel reprend la couleur habituelle des montres "Heritage" de Bell&Ross.

Pour le reste: nous sommes face aux mêmes montres, c'est donc uniquement un critère esthétique qui guidera l'acquéreur potentiel à faire son choix entre les deux.

Heritage:

Nous retrouvons des points communs dans toutes les montres WW1 de la collection Vintage: le diamètre du boîtier (45mm), le fond plein, les anses à fil et bien évidemment, l'inspiration par les codes et caractéristiques des montres militaires du passé. Il s'agit bien d'inspiration et non de clonage: n'attendez donc pas une cohérence avec la montre militaire d'origine qui vous semble la plus proche et c'est mieux ainsi.

La plus grande réussite des WW1 et des WW1-92 plus précisément est le dessin de leurs boîtiers. J'aime beaucoup le contraste apporté par l'écart réduit entre les anses et le diamètre du boîtier. Cela renforce le caractère des montres et réduit la perception de taille. Avec des anses plus écartées, elles seraient devenues plus banales... et plus lourdes visuellement.

Military:

La graduation des heures au centre du cadran mettant en valeur celle des minutes périphérique ainsi que le triangle luminescent à 12 heures sont bien évidemment un hommage aux montres d'observation. C'est la raison pour laquelle je regrette que l'aiguille des heures ne corresponde pas exactement à la graduation: j'aurais donc raccourci cette aiguille quitte à déséquilibrer un peu son rapport de taille par rapport à celle des minutes.

J'ai nettement préféré sinon le bracelet en veau vieilli de la Military par rapport à celui en veau naturel de l'Heritage n'étant pas fan des inscriptions dessus. La couleur du boîtier de l'Heritage, traitement PVD gris oblige est cependant plus subtile.

Military:

Pas de surprise côté mouvement, les deux WW1-92 utilisent comme leur nom l'indique un calibre ETA2892. C'est un mouvement fiable et réputé, largement répandu: pas de souci à ce niveau. J'ai cependant toujours trouvé son efficacité du remontage plutôt moyenne donc je ne porterais pas la montre de façon permanente sans donner de temps en temps quelques tours de couronne. Fort heureusement, le fond du boîtier est plein: un mouvement visible n'aurait pas été dans l'esprit des montres et de plus, le spectacle n'aurait pas été très beau compte tenu de la taille du boîtier.

Au poignet, les 2 WW1-92, plus plates que les autres WW1, semblent, malgré leur diamètre identique, plus petites. Elles se portent avec confort étant légères et bien maintenues par le bracelet immédiatement souple. Cependant, il y a un petit écart entre le bracelet et le boîtier si bien qu'elles ont tendance à légèrement déborder sur les petits poignets. Cela n'empêche pas de les porter mais ce n'est pas très joli visuellement. Les personnes aux poignets plus importants n'éprouveront pas le même souci.

Heritage:

Grâce à cette ligne WW1 dont l'objectif est de rendre hommage aux premières montres qui furent portées au poignet, Bell&Ross étoffe sa gamme afin de réduire sa dépendance aux résultats de la collection Aviation qui est aujourd'hui le blockbuster de la marque. Les deux WW1-92 sont des montres bien réalisées, sans contenu horloger révolutionnaire mais qui ne souffrent d'aucun reproche majeur. Elles séduiront les amateurs de la marque qui souhaiteront retrouver comme sur un modèle Aviation une montre aux proportions généreuses mais avec un boîtier rond cette fois-ci.

Merci à l'équipe Bell&Ross pour le temps qu'elle m'a consacré.

dimanche 11 septembre 2011

François-Paul Journe: Octa Chronographe

François-Paul Journe aime se fixer des défis ambitieux et cette Octa Chronographe, qui ne fait dorénavant plus partie de la collection permanente, constituait un sacré challenge. En effet, la situation était un peu paradoxale: tout en respectant les critères de taille et de finesse inhérents aux boîtiers Octa, François-Paul Journe devait loger une complication additionnelle réputée pour son épaisseur.

Inutile de tergiverser, autant le dire d'entrée: cette montre a connu des problèmes de fiabilité tendant à prouver la difficulté de l'entreprise. Il est vrai qu'à la base la complication chronographe est assurément une des plus complexes à maîtriser: toute contrainte supplémentaire, voulue ou subie, peut rendre le développement d'un tel module extrêmement délicat.

La montre que je vous présente a subi "une mise à jour" (si je peux m'exprimer ainsi) de la part des horlogers de la Manufacture afin de fiabiliser son fonctionnement. Son propriétaire en est satisfait mais nous sentons bien qu'il ne s'amusera pas à lancer, arrêter et remettre à zéro plusieurs fois à la suite le chronographe. L'Octa Chronographe, même après un retour à la rue de l'Arquebuse reste une montre délicate pour ne pas dire fragile.

Mais alors pourquoi ai-je décidé de vous en parler? J'y vois trois principales raisons:
  • L'Octa Chronographe est une montre peu vue et peu présentée
  • François-Paul Journe a pris des risques et cela méritait d'être souligné
  • Et je considère cette montre comme un des plus beaux chronographes tout simplement
Lorsque nous découvrons l'Octa Chronographe, nous sommes immédiatement séduits par l'organisation du cadran. Journe a su tirer profit du cadran décentré de l'affichage de l'heure pour parfaitement intégrer les données du chronographe. Le compteur des minutes, situé à gauche semble prolonger le sous-cadran de l'heure: c''est original et rationnel en même temps. La graduation de l'aiguille de la seconde du chronographe entoure le cadran. Tous ces éléments sont reliés entre eux dessinant une forme élégante toute en courbes. La grande date est en revanche isolée mais est idéalement positionnée, dans le prolongement des deux vis entre les deux sous-cadrans, évitant ainsi que l'aiguille des secondes ne la chevauche lors du retour à zéro.

Franchement, j'ai beau chercher, je n'ai pas le souvenir d'avoir vu un cadran de chronographe aussi envoutant. Certains sont parfaitement équilibrés dessinant un triangle équilatéral (Datograph), d'autres respirent la symétrie et l'ordre mais aucun ne présente une telle subtilité.

Et puis, fait rare pour être souligné: le compteur est de 60 minutes, une durée logique mais que nous ne retrouvons que de façon très occasionnelle sur les compteurs de minutes des chronographes.

Le boîtier est évidemment celui de la collection Octa (la montre photographiée a un diamètre de 38mm et un boîtier en platine). Les poussoirs reprennent la forme de la couronne ce qui crée une très jolie harmonie. Une fois n'est pas coutume, je ne m'exprimerai pas sur le comportement des poussoirs pour les raisons évoquées en préambule. Je n'ai pas souhaité les manipuler.

La construction du mouvement est, sans surprise, modulaire. La montre profite du calibre automatique 1300 à la réserve de marche de 5 jours et à la fréquence de 3hz. Lorsque nous retournons la montre, elle diffère donc peu des autres Octa: c'est le côté un peu frustrant de la pièce même si j'apprécie le rotor en or légèrement décentré. Nous retrouvons les caractéristiques techniques du 1300 à savoir le balancier à 4 masselottes, le spiral plat, le porte-piton mobile, l'absence de raquette.

Le module est logé dans un infime espace d'1mm de hauteur entre la cadran et le 1300 et qui en plus, ne lui est pas entièrement dédié puisque le mécanisme de grande date s'y trouve également. François-Paul Journe a donc dû optimiser l'utilisation de cet espace en réduisant le nombre de niveaux du module. Pour atteindre cet objectif, il a réduit la hauteur de la roue à colonne en la transformant en roue à came. La remise à zéro s'effectue par le biais d'un levier coulissant qui désengage les freins lorsqu'il heurte les pièces dédiées à cette fonction. Il ne s'agit pas d'une simple remise à zéro puisque le module est fly-back.

Au poignet, il n'y a aucune surprise puisque nous retrouvons le boîtier traditionnel Octa: la montre est très confortable grâce à sa taille mesurée et à la forme des cornes. Ce confort est un atout permanent chez Journe. Et puis, je dois avouer que le cadran est tellement hypnotisant qu'il fait oublier toutes les autres considérations.

Je viens donc de vous expliquer que je suis sous le charme d'une montre qui ne m'inspire pas totalement confiance dans le sens où la manipulation de sa complication additionnelle ne peut se faire sans une certaine appréhension. C'est paradoxal... mais finalement compréhensible. Je pense sincèrement que Journe a été trop ambitieux dans le développement de ce module car les contraintes qu'il s'est fixé rendaient la mission presque impossible. C'est franchement dommage car la présentation de la montre et de son cadran est d'une rare beauté.

Depuis, François-Paul Journe s'est de nouveau attaqué à cette complication en choisissant une autre voie et d'autres objectifs avec le Centigraphe. Le Centigraphe est une montre qui a suscité beaucoup de commentaires et de réactions pour des raisons très différentes de celles de l'Octa Chronographe. Mais c'est une autre histoire...

lundi 5 septembre 2011

Lionel Ladoire: Black Widow

La Black Widow n'est pas une montre mais une série de 4 modèles produits en série limitée de 12 pièces chacun (Mr Green, Mr Ice, Mr Grey and Mr Race). Cette série tire son nom de la Veuve Noire car l'idée sous-jacente est que le propriétaire de la montre succombera sûrement (et définitivement) à ses charmes. Mais au-delà de cette symbolique, certains détails sont inspirés par cette ambiance arachnéenne comme la présence de la toile d'araignée sur le rochet, également visible côté cadran et la forme des ponts très anguleuse.

Le prototype de Mr Green (le boîtier n'était pas achevé):

C'est le jeu des couleurs qui permet de différencier les 4 modèles. Mr Green est peut-être la plus emblématique des 4 avec son fort contraste entre le noir et le vert. Elle semble avoir être créée pour le poignet de Hulk. Mr Ice (en photos) et Mr Grey sont les plus discrètes tandis que Mr Race est celle qui présente les couleurs les plus joyeuses. Cette dernière est celle qui me plaît le moins, je pense que la forme du boîtier et le système d'affichage ne collent pas trop avec ce mélange de blanc et de rouge vif.

Les 4 Black Widow sont en fait des évolutions de la RGT: nous retrouvons le même principe d'affichage, la même complication, l'idée du boîtier asymétrique. Cependant, leur design est incontestablement moins radical, plus élancé, faisant preuve peut-être de plus de maturité. Ce qui surprend le plus par rapport à la RGT est le côté plus plat de la Black Widow. Avec la RGT, nous avons le sentiment de porter un galet tout en courbes et en épaisseur.

Les Black Widow sont clairement plus fines (12 vs 16mm). Leur taille est également plus mesurée (51mm de diamètre horizontal et 42mm de diamètre vertical) mais nous restons dans le domaine des boîtiers imposants. Heureusement, l'utilisation du titane les allège tant du point de vue visuel que de celui du poids.

Les informations sont affichées de façon similaire que sur la RGT même si des différences évidentes apparaissent. Le principe du régulateur est conservé mais contrairement à la RGT, les aiguilles des heures et des minutes principales sont immobiles: ce sont les graduations, montées sur des roulements à billes qui bougent. En revanche, la grande aiguille GMT, typique du style Ladoire est conservé.

Cette grande aiguille profilée donne beaucoup de caractère au cadran mais hélas, sa lecture est bien plus difficile que sur la RGT puisque la graduation est coupée sur toute sa partie droite. La réduction de la taille a conduit à cette concession qui malheureusement réduit l'intérêt de cette fonction. Si finalement la lisibilité est, à mon sens, améliorée pour l'affichage du temps, elle est considérablement réduite pour celle du second fuseau. Autre souci: cette aiguille du second fuseau fonctionne sur 12 heures. Un système d'affichage jour/nuit serait le bienvenu pour que ce soit une vraie aiguille GMT.

Le prototype de Mr Race:

Si du point de vue fonctionnel, le travail reste perfectible, du point de vue esthétique, il est beaucoup plus abouti. Le cadran est tout en volumes avec de jolis effets de profondeur. Bizarrement, même si la montre est moins épaisse... elle semble plus profonde que la RGT.

Mais le grand atout des Black Widow reste leur mouvement et sa parfaite adéquation avec le design. Fait rare pour une montre de créateur indépendant, les Black Widow, tout comme les RGT, sont équipées d'un mouvement à micro-rotor. En fait, Ladoire profite de la base modulable ASXP, de la plateforme Swiss Time Mechanic ainsi que d'un efficace réseau de sous-traitants pour utiliser un mouvement exclusif: le Calvet/o2.

J'aime beaucoup de façon générale les mouvements à micro-rotor et celui-ci ne déroge pas à la règle: la façon dont il occupe l'espace, la forme des ponts (et notamment celui en w), l'intégration du micro-rotor, sa présentation en cohérence avec les styles propres de chacune des Black Widow, tout cela contribue à la réussite du rendu visuel. Je trouve juste le balancier un peu petit dans le contexte d'un mouvement à la taille imposante. Sa fréquence est de 2,5hz et sa réserve de marche de 52 heures.

La couronne est située à 8 heures tandis que le poussoir de réglage de l'aiguille GMT se trouve à 2 heures: le propriétaire d'une RGT ne sera pas dépaysé.

Les Black Window sont sans aucun doute plus confortable que la RGT: le bracelet est à la fois épais et souple. Il maintient bien la montre qui a moins de difficulté à passer sous une chemise. En revanche la lecture de l'heure complète oblige à rendre l'intégralité du cadran visible car l'indication des heures est située plutôt sur la gauche. Peut-être que, compte tenu de la forme et de la largeur du boîtier, il serait intéressant de faire évoluer les fonctions pour qu'au moins les minutes soient facilement accessibles lorsque la montre est sous la chemise.

Mr Ice au poignet:

J'ai découvert les 4 prototypes au GTE début 2011 puis j'ai eu l'occasion, plusieurs mois après de revoir une Mr Ice. Avec le recul, c'est bien cette dernière ainsi que Mr Grey qui me plaisent le plus car leurs couleurs plus sobres apportent un équilibre avec l'audace du design.

Les Black Widow s'adressent à un public à la recherche de nouvelles sensations mais qui peut être dérouté par le côté excessif de la RGT. Les Black Widow comportent ce qui fait l'attrait des montres Ladoire (le micro-rotor, la présentation originale du cadran, la forme du boîtier) tout en étant plus "raisonnables" que la RGT. En ce sens, c'est une belle évolution. Je regrette finalement que l'aiguille GMT ne serve pas à grand chose du fait de l'étrange graduation. Je me demande même si Lionel Ladoire n'aurait pas eu intérêt à aller au bout de la logique en supprimant carrément cette fonction qui devient inutile. Une Ladoire "simple", cela aurait sûrement eu encore plus "de gueule".

Un grand merci à l'équipe Ladoire pour son accueil.

vendredi 2 septembre 2011

Antoine Preziuso: Tourbillon Monumental

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on ne s'ennuie jamais avec Antoine Preziuso. J'ai beau être habitué à son audace, à son originalité tant dans la présentation de ses montres que dans celui du choix des matériaux, je fus extrêmement surpris en découvrant cette montre totalement hors norme.

Tant qu'il est encore temps, rangeons nos Panerai et autres montres de fillettes: le Tourbillon Monumental écrase tout, évoluant dans le gigantisme avec son diamètre de 65mm. A ce niveau-là, on ne parle plus de "forte présence" ni de "design puissant", termes souvent utilisés pour qualifier les montres aux diamètres généreux. Il faut trouver d'autres adjectifs, peut-être utiliser des néologismes comme "gigamontre" ou le "bracelet-monstre" pour correctement le décrire.

Finalement, deux questions se posent lorsqu'on prend en main ce Tourbillon Monumental:
  • Comment Antoine Preziuso, créateur de montres si délicates comme l'Opus 2 a-t-il pu concevoir un tel objet?
  • Et surtout comment a-t-il fait pour ne pas sombrer dans le ridicule?
Une entreprise de cet acabit est pour le moins risquée. Il faut finalement une certaine confiance en soi et le talent requis pour s'aventurer dans ce projet car les écueils sont multiples. Antoine Preziuso a relevé le défi en s'appuyant en premier sur l'intérêt horloger du mouvement qui équipe la montre.

La principale motivation qui a conduit à la création de ce Tourbillon Monumental fut de faire revivre une ébauche de montre de poche de la fin des années 20, émanant de l'école d'horlogerie de la vallée de Joux et qui gagna un premier prix de chronométrie. La montre est donc construite autour du mouvement ce qui est un point très positif. Antoine Preziuso, s'attaquant à une de ses complications préférées, a retravaillé le mouvement pour notamment l'adapter esthétiquement à notre contexte contemporain. Ainsi, le cadran est semi-ouvert afin d'observer une partie du mouvement. Cette partie visible est pour le moins étrange, ressemblant à un assemblage de tubes, de bielles aux anglages polis noir donnant l'impression d'être en face d'une grosse machine à vapeur. Les quelques chiffres romains du cadran reprennent la forme des ponts créant un ensemble cohérent. Le numéro de série est positionné à 12 heures, la montre photographiée est donc la n°1 d'une série de 5.

Le fond du boîtier reprend le même principe que le cadran en étant partiellement ouvert. Antoine Preziuso a fait ce choix pour que notre regard soit attiré exclusivement par la cage du Tourbillon, gigantesque (25mm), le balancier au diamètre conséquent et aux vis proéminentes et l'impressionnant pont qui soutient tout cet ensemble régulant. C'est visuellement jouissif même si on aurait aimé plus de liberté visuelle: le Tourbillon et son pont semblent un peu engoncés dans leur partie. Au final que ce soit côté cadran ou côté fond, un peu plus d'ouverture, de respiration auraient été les bienvenues: le cadre d'évolution du Tourbillon est un peu trop strict.

D'un autre côté, je comprends cette approche de la part d'Antoine Preziuso. Compte tenu de la taille de l'engin, une décoration plus présente aurait irrémédiablement transformé le Tourbillon Monumental en sapin de Noël.

Le mouvement, en raison de son origine et de sa finalité est un vrai tracteur: d'une fréquence de 2,5hz, il est équipé d'un double barillet. Le rôle du double barillet est ici de délivrer la puissance et le couple nécessaire non seulement à la précision du mouvement mais également à la régularité de marche. La réserve de marche est donc plutôt limitée, à 40 heures.

J'avais des craintes légitimes quant au poids du Tourbillon Monumental. Et la montre est évidemment lourde. Cependant, cela aurait pu être bien pire compte tenu de la taille du boîtier et le poids propre du mouvement. Antoine Preziuso a privilégié une construction en tambour (les lunettes supérieure et inférieure sont reliées par des piliers, un principe que j'avais déjà vu chez Genta) et le mélange entre parties en or rose et en titane. Le rôle du titane est bien entendu d'alléger le boîtier.

Ce mélange de couleurs, la décoration du cadran, les piliers, les ergots de la lunette soutenant les vis des piliers créent une atmosphère qui me fait penser à une machine infernale sortie de l'esprit de Jules Verne. Le Tourbillon Monumental verse sans aucun doute dans le Steampunk... ce qui n'est pas pour me déplaire.

En toute honnêteté, je ne me vois pas avec un tel mastodonte au poignet ne serait-ce qu'une journée. Mais, étonnement, le rendu au poignet n'est pas si loufoque que cela. Les cornes sont relativement courtes si bien que le boîtier ne déborde pas trop. Porter une telle montre procure la même sensation, j'imagine, que lorsqu'un gracieux poignet féminin est affublé d'une Panerai de 47mm...

Il faut rendre hommage à Antoine Preziuso et ce à plusieurs titres: en présentant ce Tourbillon Monumental, il s'est d'abord retrouvé là où on ne l'attendait pas, le gigantisme. Ensuite, il a su définir un style cohérent pour cette montre qui lui fait éviter de tomber dans le grand guignol. Enfin et surtout, il a fait revivre un très beau mouvement du passé. Ce Tourbillon Monumental peut être considéré comme une sorte de trait d'union entre 80 ans d'horlogerie.

Un grand merci à l'équipe de la Boutique "Les Heures Précieuses" à Genève.