Quelques réflexions sur l'IWC Il Destriero Scafusia

Grâce à la boutique IWC de Paris qui organise une petite exposition de montres qui ont marqué l'histoire de la marque et ce jusqu'au 22 septembre, j'ai eu la chance de voir le prototype de la célèbre Il Destriero Scafusia.

Cette montre, que tous les amateurs d'horlogerie connaissent bien, est bien plus que l'interprétation par IWC d'une grande complication. Elle symbolise ce qu'était la haute horlogerie au début des années 90.

Il faut se replacer dans le contexte de l'époque: l'horlogerie mécanique renaît de ses cendres et par le haut. Dorénavant,  rien n'est trop beau pour cette horlogerie qui doit démontrer toute sa capacité à faire rêver pour que les brebis égarées reviennent au bercail et pour conquérir une clientèle qui découvre cet univers. Cette Il Destriero Scafusia doit démontrer tout le savoir-faire d'IWC tant du point de vue technique que décoratif. L'opportunité est belle: en 1993, la marque fête ses 125 ans et cette montre doit frapper les esprits. Elle doit par la même occasion positionner IWC comme une des manufactures qui comptent et qui incarnent la tradition et le savoir-faire.


Des noms prestigieux se sont penchés sur le berceau de l'Il Destriero Scafusia. Tout d'abord, Günter Blümlein en tant que patron de LMH (Les Manufactures Horlogères), le pôle horloger de Mannesmann qui regroupait JLC, IWC et Lange. Kurt Klaus ensuite dont la patte se retrouve dans l'affichage du quantième perpétuel avec l'année indiquée par 4 chiffres. Et enfin et surtout Richard Habring qui travailla d'arrache-pied sur ce prototype et qui intégra le module à rattrapante et transforma l'échappement classique en tourbillon. D'ailleurs, le style Habring est immédiatement reconnaissable grâce au mécanisme à rattrapante au premier plan. Il y a un point important qu'il ne faut pas oublier: le mouvement d'Il Destriero Scafusia est basé sur un calibre Valjoux 7750 et on a du mal à concevoir aujourd'hui que l'on puisse arriver à un tel résultat (le regroupement d'un quantième perpétuel, d'un chronographe à rattrapante etd' une répétition minutes) à partir d'un mouvement de grande diffusion. Cette caractéristique n'a jamais fait perdre de magie à la montre. C'est tout le contraire: elle contribue à sa légende comme si un simple sujet était devenu le roi.

Richard Habring m'a précisé que ce prototype possède un boîtier en platine plaqué en or! Vous observerez au premier plan le mécanisme de rattrapante:


Car le spectacle offert par le mouvement est somptueux tant du point de vue de son architecture que des finitions. Et c'est en observant ce mouvement que je mesure tout l'écart qui existe entre cette horlogerie d'il y a 25 ans et l'actuelle.

A l'époque, rien n'était trop beau: il fallait démontrer et réexpliquer ce qu'était la véritable tradition horlogère. Tout était prétexte à embellir le mouvement et surtout, les chemins les plus simples étaient à éviter: ainsi les ouvertures dans les ponts donnent l'opportunité de travailler quelques angles rentrants et je ne suis pas sûr qu'une telle approche serait  identique aujourd'hui.

Le résultat est éminemment baroque mais c'est un véritable régal pour les yeux: le mécanisme de rattrapante, la finition des ponts, la plongée sur le tourbillon, la mise en valeur des matériaux classiques, c'est bel et bien le meilleur de l'horlogerie traditionnelle qui s'exprime.


Une telle montre aurait du mal à être présentée aujourd'hui sauf au sein de marques très précises. Trop démonstrative peut-être. Trop tournée vers les références horlogères du passé. La mode est aujourd'hui à plus de matériaux innovants pour plus de performances: augmentation de la réserve de marche, anti-magnétisme, entretien facilité, un usage au quotidien simplifié etc... Il est évident que, Valjoux 7750 oblige, la quarantaine d'heures de réserve de marche (pour une fréquence de 4hz) de l'Il Destriero Scafusia apparaîtrait comme bien faible de nos jours. Mais est-ce que les montres actuelles du même niveau de complications que l'Il Destriero Scafusia ont le même charme, le même attrait? Je ne pense pas. A trop vouloir améliorer la locomotive à vapeur, l'horlogerie s'est peut-être lancée dans une quête veine alors que la haute horlogerie des années 90 n'hésitait pas à mettre en valeur la tradition  tout en oeuvrant sans compromis.

La dernière réflexion qui me vient à l'esprit est qu'en observant le mouvement, j'ai l'impression  que l'Il Destriero Scafusia préfigure, d'une certaine façon, le style germanique de Lange & Söhne dont la collection de la renaissance sera dévoilée un an plus tard. La façon dont le boîtier est gravé, les vis bleuies, les couleurs, la décoration et la gravure des ponts, il y a des éléments esthétiques que nous retrouverons les années suivantes du côté de Glashütte. Günter Blümlein était décidément un sacré visionnaire. Il avait tout compris aux aspirations de la clientèle de haute horlogerie de l'époque et fit de LMH une véritable machine à succès.


Merci à l'équipe de la boutique IWC de Paris de m'avoir permis de me replonger dans cette atmosphère si stimulante du début des années 90.

Commentaires

Anonyme a dit…
Pièce extraordinaire que ce "Destriero Scafusia", une montre souvent incomprise à cause de sa base sur Valjoux 7750. Il est loin le temps où IWC était aussi inventif... Mais c'est un peu vrai pour toute l'industrie horlogère ces temps-ci ! Merci pour le partage !
Jouve a dit…
Quel ennui cette montre, un modèle pour retraité de 80 ans qui serait importable aujourd'hui...
Rien que de la regarder, on a envie de roupiller.