La première montre de Cyril Brivet-Naudot: l'Eccentricity

Je suis très fier de présenter la première montre de Cyril Brivet-Naudot car elle témoigne, comme le le chronomètre de Jean-Baptiste Viot il y a quelques années, de la résurgence de projets ambitieux en France dans le segment de l'horlogerie indépendante et créative. Je n'ai pas peur de l'écrire: la montre de Cyril Brivet-Naudot est une véritable montre française et ce pour plusieurs raisons. Cyril Brivet-Naudot est français, basé en France (et fort loin de la frontière suisse) et est le digne héritier, du côté de sa mère, d'une lignée d'horlogers. Et surtout la montre est presque exclusivement constituée d'éléments et de composants français. Ce n'est pas la peine d'essayer de deviner le réseau de sous-traitants qui a pu contribuer à ce projet: Cyril Brivet-Naudot fabrique quasiment tout dans son atelier et sans l'aide de machines à commande numérique. Bref, je retrouve l'esprit d'un Beat Haldimann dans sa démarche, cette volonté de revenir aux sources de l'horlogerie et de pratiquer les gestes traditionnels. 


C'est évidemment le parcours éducatif et professionnel du jeune horloger français qui lui a donné l'envie de pratiquer ainsi. Après avoir été diplômé à l'école d'horlogerie de Morteau, il poursuivit ses études à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne pour se perfectionner en micro-technique. A la fin de ses études, Cyril Brivet-Naudot profita d'une pause horlogère pour parcourir l'Asie afin de s'ouvrir à d'autres cultures. Par la suite, il eut l'opportunité d'effectuer ses premiers pas professionnels auprès de Luc Monnet, meilleur ouvrier de France en horlogerie pour se consacrer notamment à la restauration. Tous les horlogers le diront: la restauration constitue un formidable accélérateur d'acquisition de connaissances car c'est la meilleure manière d'appréhender concrètement  l'horlogerie traditionnelle et de comprendre les évolutions techniques majeures qui ont jalonné son histoire.

Chaque extrémité de la clé est utilisée puisque les trous du remontage et de la mise à l'heure ne sont pas les mêmes:


Restaurer des montres et horloges anciennes est une très belle activité mais Cyril Brivet-Naudot avait envie d'aller plus loin et surtout de rendre son travail plus visible. Un projet personnel n'a de sens que s'il apporte quelque chose de véritablement nouveau. Fasciné par l'oeuvre de Pierre Le Roy et passionné par la lecture du livre de Charles Gros sur les échappements d'horloges et de montres, il acquit très vite la certitude que sa future montre devait certes proposer un nouveau mouvement mais surtout un échappement rarement exploité. Son choix s'est porté sur l'échappement libre excentrique dont il eut la sensation qu'il pouvait être très performant et adapté à une montre de poignet. D'ailleurs, le nom de la montre, l'Eccentricity, provient en partie du nom de cet échappement.

J'ai eu la chance de découvrir et manipuler l'Eccentricity il y a quelques jours. Cette montre est une vraie merveille car elle correspond parfaitement à ce que j'attends de la part d'une jeune horloger créatif qui a envie d'apporter des idées nouvelles. La montre est esthétiquement intéressante car proposant la vue sur le balancier côté cadran et offrant un affichage du temps alternatif (et sous certains aspects un peu déroutant). La montre est ensuite techniquement innovante car animée par un mécanisme unique à échappement particulier.

Dans cette position, la clé remonte le mouvement:


L'échappement libre excentrique, inventé par Louis Richard au milieu du XIXième siècle, est un échappement à coups perdus (comme un échappement à détente) car il n'opère qu'une impulsion par oscillation. Cependant, il est moins sensible aux chocs que l'échappement à détente car Cyril Brivet-Naudot et Luc Monnet ont veillé à renforcer les sécurités en réduisant notamment l'excentricité du petite plateau (qui intervient dans le système de dégagement de la bascule) et en équilibrant l'ensemble de la bascule. L'impulsion de la roue d'échappement est directe sur le balancier ce qui permet d'optimiser la consommation d'énergie puisqu'il n'y a pas d'ancre qui intervient de façon intermédiaire. L'échappement libre excentrique est ainsi théoriquement plus efficace car il consomme moins, améliore l'isochronisme du balancier et réduit les besoins en lubrification du fait de l'absence de frottements.

La contre-partie d'un tel échappement est la rigueur qui est requise pour sa conception et sa production. Les 19 composants de l'échappement ont été fabriqués de façon traditionnelle en utilisant des matériaux classiques de l'horlogerie. Une des pièces les plus délicates est par exemple le ressort en or écroui de 3 centièmes de millimètres d'épaisseur.


L'échappement s'observe à l'arrière de la montre de façon extrêmement dégagée puisque le balancier et le spiral sont positionnés côté cadran. Le mouvement côté ponts offre ainsi un spectacle d'une grande originalité malgré l'atmosphère très classique due à la finition grainée et aux vis bleuies. Cette originalité est due à l'architecture du mouvement qui bannit toute uniformité. La montre comporte 9 ponts dont 7 se trouvent à l'arrière: pont du barillet, pont de centre (un autre se trouve côté cadran), pont de moyenne, pont de seconde, pont de la roue d'échappement, pont de la bascule et pont de balancier en acier dessinent ensemble des formes géométriques se mariant joliment avec les pièces mobiles tout en offrant des effets de relief saisissants. Le mouvement semble avoir été construit sur plusieurs niveaux et ce mélange de pureté et de complexité contribue fortement au charme de la montre. 

Il est important à ce stade de rappeler que toutes les pièces du mouvement ont été réalisées par Cyril Brivet-Naudot avec des machines traditionnelles. Vous noterez les tailles de vis différentes ainsi que les ouvertures dans les roues. L'échappement, grâce à sa simplicité apparente, dévoile avec élégance la roue d'échappement, elle-même parfaitement réalisée et à la denture spectaculaire. La gravure des mots "manibus factum" rappelle la façon avec laquelle le mouvement a été construit. Du point de vue des performances, il offre une réserve de marche de 40 heures pour une fréquence de 2,5hz.


Il y a toutefois  un détail qui interpelle à l'observation du mouvement: ce sont les deux trous qui sont situés sur le barillet et sur son côté. Ils servent au remontage et à la mise à l'heure de la montre grâce à la petite clé à deux côtés qui est fournie avec la montre. Attention donc à ne pas perdre cette clé puisque, pour des raisons esthétiques et de lien avec l'horlogerie traditionnelle, la montre n'est pas équipée d'une couronne! Maintenant, le plaisir que provoque le remontage est unique. La montre posée à plat, on tourne délicatement la clé directement au-dessus du barillet pour une expérience très plaisante. La mise à l'heure est plus délicate car il faut observer le cadran en même temps et ce geste nécessite de la pratique.

La finition du cadran est homogène et cohérente avec celle du mouvement. La finition grenée souligne la symétrie entre l'imposant balancier à gauche et le sous-cadran dédié à l'affichage du temps à droite. Le balancier, du fait de sa basse fréquence, est réellement hypnotisant. Son diamètre, ses quatre bras, ses oscillations sont un pur régal pour les yeux. Le coq est imposant et fait lui-même écho au pont de centre situé à droite. Déconnecté des autres éléments du mouvement, le balancier semble mû par une énergie inconnue. 


L'affichage du temps est particulier et rajoute une dimension mystérieuse à la montre. Les minutes sont indiquées sur un anneau en argent qui tourne à côté d'un index fixe. Le petit cadran des heures, fixé entre les minutes 15 et 20, tourne avec l'anneau en argent et peut donc se retrouver la tête en bas... ce qui est perturbant lorsqu'on découvre la montre pour la première fois. Le plus important pour lire les heures est de se situer par rapport au point qui symbolise midi. Une fois cette astuce comprise, le temps se lit facilement d'autant plus que Cyril Brivet-Naudot a mis en place un système d'heures semi-sautantes. L'aiguille des heures se déplace uniquement pendant 5 minutes pour se positionner à la bonne heure. Ainsi, il n'y a plus de risque de confusion. En tout cas, s'il fallait trouver une raison au nom de la montre, l'affichage du temps en apporte une excellente! Au sommet du cadran se trouve la plaquette avec le nom de l'horloger. Cette plaquette sera revue pour que la finition de la gravure corresponde au même niveau de qualité que celle du cadran.

Du point de vue esthétique, j'aime beaucoup l'Eccentricity car elle mélange avec bonheur les matériaux (laiton, acier, argent), les styles de finition pour offrir une atmosphère traditionnelle et contemporaine à la fois. La montre conserve des proportions très raisonnables (39mm de diamètre pour une épaisseur de 10mm sans le verre) et est agréable à porter grâce à son boîtier en acier à cornes rapportées et vissées. 


Je dois avouer que j'ai été très séduit par l'approche de Cyril Brivet-Naudot et par sa capacité de fabriquer quasiment tous les éléments de sa montre. Au final, dans le mouvement, seuls les rubis ont été achetés tandis que le ressort du barillet et le spiral proviennent d'un calibre Unitas. Le verre et le bracelet ont aussi été fournis mais le boîtier est bel et bien "fait maison". 

L'originalité de l'échappement, la qualité de l'exécution et l'approche esthétique séduisante et intrigante du cadran et  du mouvement rendent l'Eccentricity fascinante. Cette montre est aujourd'hui une pièce unique mais Cyril Brivet-Nodot est dorénavant dans la logique de commercialiser les futurs exemplaires qu'il réalisera avec, bien entendu, la possibilité pour les clients de les personnaliser, en pouvant même rajouter une complication comme l'affichage de la réserve de marche. Pour une montre similaire à l'Eccentricity, il faudra compter sur un prix de 60.000 euros HT et un délai d'une année. Mais en tout cas, quel plaisir de constater que l'horlogerie française de haut niveau est toujours vivante!

Les plus:
+ un mouvement unique porté par un échappement particulier
+ la qualité de l'exécution réalisée sans machine à commande numérique
+ la dimension hypnotisante du cadran grâce à l'imposant balancier à basse fréquence
+ une approche traditionnelle et très contemporaine
+ l'horlogerie française de haut niveau est toujours vivante!

Les moins:
- le remontage et la mise à l'heure par clé ne sont pas faits pour les étourdis
- la lecture du temps est déroutante au départ

Commentaires

Anonyme a dit…
Magnifique revue, magnifique montre.
Un très beau projet, on a envie de devenir client :) !
Merci !
jean-charles JANNOT a dit…
je félicite ce jeune prodige, enfin la relève, et quelle relève........