Lange & Söhne: Triple Split

Il existe une relation particulière entre Lange & Söhne et les calibres chronographe qu'elle conçoit. Le chronographe est d'après moi sa complication préférée car rarement une marque de haute horlogerie a atteint un tel niveau d'excellence et de maîtrise dans le développement et l'exécution de ces mouvements. Il ne faut pas s'y tromper. Un calibre chronographe appartenant au sommet de la pyramide horlogère est extrêmement complexe à développer, bien plus par exemple qu'une répétition minute (ce que certains horlogers pourront confirmer). Car contrairement à cette dernière qui est une complication à séquences, le chronographe met en oeuvre des mécanismes qui fonctionnent en même temps et dont les marches respectives ne doivent pas être perturbées. De plus l'interaction entre l'utilisateur et le mouvement doit être parfaite: la précision du déclenchement, de l'arrêt, de la remise à zéro est requise pour que la  mesure du temps soit la plus exacte possible.


Lange & Söhne a marqué l'histoire du chronographe contemporain à (au moins) deux reprises: lors de la sortie du Datograph en 1999 et lors de la présentation du Double Split en 2004. Le Datograph redéfinissait ce que devait être idéalement le chronographe classique de haute horlogerie, à basse fréquence et à compteur instantané des minutes. Le mouvement n'était pas uniquement un pur régal pour les yeux. Il était également totalement adapté à un usage quotidien grâce à la douceur du remontage, la parfaite sensation provoquée par l'utilisation des poussoirs et le retour en vol. Le Double Split s'inscrivait dans un contexte similaire mais avec une fréquence plus élevée (3hz vs 2,5hz) et surtout en rendant la fonction "rattrapante" beaucoup plus utile car pouvant mesurer les temps additionnels et comparatifs jusqu'à 30 minutes: il fut la première montre à proposer une telle performance. Rarement une montre a porté un nom la décrivant si bien: Double Split évoque le mécanisme à double-rattrapante symbolisé par les deux paires d'aiguilles (celles des secondes et des minutes du chronographe) qui se séparent... et se rassemblent au gré de l'utilisation du chronographe, par exemple pour mesurer des temps intermédiaires ou les performances de deux compétiteurs.

Le Double Split fut jusqu'à maintenant considéré comme le chronographe ultime, du fait de ses caractéristiques techniques, de son gabarit, de ses finitions. Mais il vient de trouver un successeur avec le Triple Split qui fut dévoilé il y a quelques jours à Genève lors du dernier SIHH.


Le Triple Split n'est guère compliqué à expliquer: il s'inscrit totalement dans la lignée du Double Split. Triple Split comme triple-rattrapante et, après les secondes et les minutes, ce sont les heures qui font dorénavant l'objet du même traitement. La conséquence est toute logique: grâce à la possibilité de séparer les aiguilles du compteur des heures, le Triple Split est capable de mesurer des temps additionnels et comparatifs sur une durée de 12 heures. L'utilisation du Triple Split est identique à celle du Double Split: le poussoir de rattrapante est situé à 10 heures tandis que les poussoirs de démarrage, d'arrêt et de remise à zéro du chronographe sont situés à droite du boîtier.

En revanche, la présentation du cadran change entre le Double Split et le Triple Split. Certes, je retrouve les deux sous-cadrans légèrement décentrés vers le bas: celui de gauche est dédié à la seconde permanente, celui de droite au compteur des minutes du chronographe. De même le rehaut est toujours occupé par l'échelle tachymétrique. Ce sont les petits affichages qui apportent de la nouveauté. D'abord, l'indicateur de réserve de marche passe du sommet du cadran à sa base. Le Triple Split emprunte donc au Datograph Up&Down cette position. Ensuite, le sommet du cadran est dorénavant occupé par le tout nouveau compteur des heures qui incarne le passage du Double au Triple Split.

Alors, peut-être pour marquer une différence plus nette entre ces deux montres, Lange & Söhne prit la décision d'utiliser des codes couleurs qui ne furent pas employés avec le Double Split. De façon étrange je dois avouer, la première version du Triple Split est en or gris. Je m'attendais, compte tenu du caractère exclusif de la montre (éditée dans le contexte d'une série limitée de 100 pièces) et du prestige de la complication à ce qu'un boîtier en platine lui soit dédié. Le cadran gris (couleur cohérente chez Lange & Söhne avec le boîtier en or gris) définit un style très différent de celui du Double Split. Heureusement, le contraste demeure entre le cadran et les sous-cadrans même s'il est moins net qu'avec le cadran noir du Double Split platine. La manufacture a de plus tenu à ce que les aiguilles de la fonction rattrapante, en acier bleui, se distinguent franchement de celles du chronographe, en acier rhodié. J'ai beaucoup aimé le rendu du cadran, très élégant et selon moi, plus raffiné que celui du Double Split platine.  Les chiffres romains de ce dernier ne réapparaissent pas mais c'est pour la bonne cause: il n'y a plus de place et Lange a veillé à ce que les dimensions du boîtier demeurent quasi-identiques. 


La véritable performance se situe à ce niveau: malgré le rajout d'un compteur des heures "à rattrapante", malgré l'augmentation de la réserve de marche qui passe de 38 à 55 heures, la taille du mouvement du Triple Split est similaire à celui du Double Split. Son diamètre est le même (30,6mm) et il se paie même le luxe d'être plus fin (9,4mm vs 9,5mm). Alors, conséquence logique, le boîtier du Triple Split possède le même diamètre que celui du Double Split (43,2mm) mais, du fait de l'affichage supplémentaire qui doit obliger à rehausser légèrement les aiguilles principales, son épaisseur est très légèrement supérieure (15,6mm vs 15,3mm). Les écarts sont subtils!

Le Triple Split est animé par le calibre L132.1 d'une fréquence de 3hz, comme de tradition avec les mouvements chronographe à rattrapante de Lange & Söhne. Visuellement, il se distingue peu du calibre L001.1 du Double Split. Je retrouve avec un grand plaisir les finitions magnifiques de la manufacture, les effets de profondeur saisissants qui donnent l'impression d'une construction sur plusieurs étages, les deux roues à colonnes et toutes les parties mobiles qui définissent une sorte de dentelle mécanique. L'enjeu fut donc le rajout du mécanisme supplémentaire et l'augmentation de la réserve de marche tout en conservant une taille identique. Les horlogers de la manufacture ont ainsi utilisé de façon optimale les espaces disponibles ou créés du fait notamment du changement d'emplacement de l'affichage de la réserve de marche. Tout comme avec le Double Split, ils ont travaillé sur la stabilité du comportement du calibre lorsque l'aiguille du compteur des minutes saute instantanément grâce à un système de débrayage automatique. Cependant, ce système n'est pas présent sur le mécanisme du compteur des heures, les aiguilles avançant de façon continue. Ce changement par rapport à l'affichage des minutes n'est pas gênant du point de vue de l'usage mais j'aurais aimé que les aiguilles des heures puissent "sauter" (par demi-heure) comme celles des minutes. J'imagine que cela aurait entraîné des modifications plus complexes du mouvement.

Quoi qu'il en soit, le calibre L132.1, à l'instar du L001.1, est un vrai régal à l'usage. Démarrage, arrêt, retour en vol, rattrapante (que ce soit la séparation des aiguilles ou leur regroupement), la fermeté des poussoirs est réglée comme dans un rêve et la sensation qu'éprouve le propriétaire de la montre est unique. Sur ce point, incontestablement, il y a Lange et les autres. Maintenant, d'un pur point ergonomique, je préfère la solution d'un calibre chronographe monopoussoir avec un poussoir de rattrapante du même côté. Le fait que le poussoir de rattrapante soit à 10 heures oblige à une petite gymnastique des doigts. Enfin, le remontage du mouvement procure lui aussi un rare plaisir. Malgré l'augmentation de la réserve de marche, personne ne se privera d'un remontage quotidien!


Le Triple Split est une montre exclusive et s'adresse à des collectionneurs qui ont conscience qu'un calibre chronographe à rattrapante est par définition un mouvement d'une complexité absolue. Mais ces collectionneurs doivent aussi avoir un poignet costaud pour en profiter car si le Triple Split n'a pas grossi par rapport au Double Split, il n'a pas minci non plus! La montre est imposante et lourde et il faut aimer les pièces qui pèsent... ce qui est mon cas! Heureusement, Lange & Söhne propose la montre avec une boucle déployante en or gris ce qui permet de mieux la positionner sur le poignet. Le Triple Split est bel et bien le chronographe absolu: il faut le mériter pour profiter pleinement de ce qui est, selon moi, le plus beau mouvement chronographe du marché. Le jeu en vaut bien la chandelle!

Le Triple Split est disponible dans le contexte d'une série limitée de 100 pièces au prix de 139.000 euros TTC.

Les plus:
+ le plus beau mouvement chronographe du marché
+ l'augmentation de la réserve de marche
+ la présence discrète du compteur des heures
+ les codes couleurs, très élégants
+ des proportions quasiment identiques par rapport à celle du Double Split...

Les moins:
- ...mais qui restent imposantes! 
- la position du poussoir de rattrapante n'est pas très ergonomique
- l'affichage continu du compteur des heures
- j'aurais utilisé un boîtier en platine pour cette première édition du Triple Split

Commentaires

Anonyme a dit…
Aucune émotion face à ce double wooper.
On passe du double split au triple split...l'année prochaine on vise de quadri ?
Ils auraient pu intégrer le poussoir dans la couronne et ainsi avoir un réel intérêt technicohorologer...
C'est comme le reste du SIHH, pas d'innovation, pas trop de risque, le marché ne va pas bien, on injecte pas trop de ronds dans des projets qui pourraient définitivement malmener les usines (manufacture c'est trop pompeux) financièrement...
Phantomas
Anonyme a dit…
Merci pour cette très belle revue : c'est sans aucun doute une des montres les plus intéressantes du SIHH. La marque donne ici le meilleur d'elle-même. Esthétiquement, l'ensemble est quand même plus harmonieux que la Double Split et, horlogèrement, on est face à une très belle démonstration. Quant à la position du poussoir de rattrapante : c'est un débat récurrent, mais il y a peut-être des explications rationnelles qu'il serait intéressant d'entendre.