samedi 10 octobre 2015

Sartory Billard: RPM01

On dit souvent qu'il vaut mieux bien connaître le monde de l'horlogerie, ses codes, ses règles, son fonctionnement avant de se lancer dans l'aventure de la création d'une montre. C'est sûrement vrai compte tenu de son organisation. Mais cette connaissance n'est ni nécessaire ni suffisante. Dans certains cas, le fait de découvrir cette industrie, sans préjugé, sans idée préconçue, sans anticipation de ce que pourraient être les contraintes de production, libère la capacité créative et préserve l'enthousiasme. Lorsque j'ai découvert la première montre de Ludovic Sartory et d'Armand Billard, dont les parcours professionnels respectifs sont très éloignés du secteur horloger, je me suis dis  que seuls des nouveaux venus ou des insouciants pouvaient imaginer et rendre concrète une telle forme de boîtier.


Car la RPM01, nom raccourci de la Paraboloïde APEX RPM modèle 01, est une montre sans compromis et sans demi-mesure, ce qui la rend passionnante. Sa pierre angulaire est le couple formé par le boîtier et le verre. Au premier coup d'oeil, la RPM01 se distingue par son originalité, sa taille. Puis on comprend très vite qu'il faut la tourner dans tous les sens pour apprécier la complexité de son design.

La RPM01 revendique une inspiration liée au monde de la course automobile. Ce thème, très tarte à la crème, n'est pas facile à utiliser car menant très souvent à des montres un peu trop évidentes et au bout du compte quelconques. La plus grande réussite du duo Sartory Billard est d'être arrivé à créer une pièce qui renouvelle le genre avec sa propre personnalité et une identité très forte. De plus, il s'agit d'une inspiration diffuse, qui se sent dans les détails, sans que la montre dans sa globalité ne devienne un objet n'intéressant que les amateurs de sports mécaniques. Dans ce contexte, le boîtier en acier joue un rôle fondamental. Pour les spécialistes en géométrie, sa forme est celle d'un Paraboloïde Hyperbolique. Pour les autres, il s'agit avant tout d'un véritable boîtier tri-dimensionnel. 


Selon les inclinaisons, il m'évoque les virages des circuits ou les courbes voluptueuses des plus belles carrosseries. Il produit même des effets d'optique passant du rond à l'ovale en une fraction de seconde! En tout cas, contrairement à beaucoup de montres qui associent course automobile à virilité et qui proposent des designs très géométriques voire agressifs, la RPM01 est une montre sensuelle que l'on aime caresser. Je vous promets que j'ai passé beaucoup de temps à effleurer les formes du boîtier! Cette très belle expérience sensorielle est mise en valeur par la qualité de l'exécution, irréprochable et effectuée par un artisan franc-comtois. J'aime aussi beaucoup le contraste entre la partie supérieure polie et la base du boîtier microbillée. Il permet d'éviter à la montre de tomber dans le piège du tout "brillant" compte tenu du polissage et du gabarit important.


Le cadran baigne bien entendu dans la même atmosphère. L'élément clé est le rehaut périphérique en aluminium anodisé qui évoque un écrou et qui donne au cadran l'aspect d'une roue dentée. Ce rehaut remplit deux fonctions: il esquisse les zones des index dans lesquelles se logent les chiffres et du fait de sa forme inclinée, il assure la transition entre le cadran et le verre. Le style en compte-tour du cadran est défini par les touches de rouge sur la couleur dominante noire, l'absence de guichet de date (un vrai soulagement), la graduation centrale des minutes et le trait rouge plein qui évoque la montée en régime entre 9 heures et 11 heures. La trotteuse effectue sa révolution le long de la zone périphérique tandis que l'aiguille des minutes suit la graduation centrale. Malheureusement, compte tenu du trait rouge plein et de l'absence de graduation autour du logo, la lecture précise des minutes n'est plus possible lors du dernier quart d'heure et des cinq premières minutes.

Ce souci n'en est pas un car notre cerveau est habitué à deviner les minutes en fonction de la position de l'aiguille y compris sans index. En revanche, la lisibilité de la RPM01 est plutôt moyenne car les deux aiguilles principales contrastent peu avec le cadran et la forme du verre n'aide pas non plus à ce niveau, étant un véritable piège à reflets.


Paradoxalement, je ne regrette pas cette forme. Si le verre était plus plat, la montre perdrait sa cohérence: le boîtier serait alors trop proéminent et le résultat serait bizarre. Le boîtier  Paraboloïde Hyperbolique exige un effet de volume au niveau du verre et à ce titre, son aspect fortement bombé remplit parfaitement son rôle esthétique. Cependant, malgré le traitement anti-reflets, la forme fait que l'environnement autour de la montre se projette sur le verre rendant la lecture du cadran plus délicate. Avec habitude, j'ai heureusement trouvé une inclinaison de poignet qui me satisfait.

La RPM01 est animée par un mouvement ETA 2824-2 positionné sur un support en aluminium qui rappelle le rehaut du cadran. Le mouvement est ici dans sa version "top" reconnaissable à l'incabloc  et sa finition, industrielle, reste soignée (perlage, côte de Genève et soleillage sur le rotor, vis bleuies, spiral Anachron, ressort de barillet Nivaflex NM) et surtout suffisante et cohérente pour l'esprit de la montre. Inutile de sur-décorer ce type de mouvement dans un contexte de mécanique automobile. Les performances du mouvement sont donc standards (4hz, une réserve de marche d'une quarantaine d'heures) et comme toujours avec le 2824-2, j'apprécie son efficacité au remontage. Il constitue donc un moteur idéal pour la RPM01 et le fait qu'il soit très répandu lui assure pérennité et capacité de réparation dans l'avenir.


La RPM01 est commercialisée à un prix de 2.900 euros TTC. Ce prix, qui peut sembler élevé dans l'absolu pour une montre sans complication animée par un mouvement courant m'apparaît raisonnable compte tenu de la faible production (une dizaine de pièces par mois) et de son exclusivité qui se manifeste à travers l'audace esthétique. De plus, Ludovic Sartory et Armand Billard ont tenu à solliciter le plus d'artisans français possibles et cette démarche de qualité a un coût. Le boîtier n'est donc pas le seul élément français puisque le rehaut et le support en aluminium proviennent du même fournisseur. Les aiguilles, le bracelet et la boîte sont également français. Le mouvement et le verre bombé sont suisses tandis que le verre du fond du boîtier provient du Japon. 

Ma plus grande crainte à la découverte de la RPM01 se situait plutôt au niveau du confort au porter. Avec un diamètre naviguant entre 44,5 et 46,5mm selon la hauteur où la mesure est prise, le boîtier ne cache pas ses dimensions généreuses. Cependant, il a été très intelligemment conçu. Sa base, son assise au contact de la peau demeurent raisonnables et surtout les cornes sont quasiment inexistantes. L'entrecorne du bracelet est d'ailleurs cachée sous la partie supérieure du boîtier ce qui permet à la fois de donner cette forte présence visuelle tout en préservant une portabilité équivalente à celle d'une montre plus petite. La montre est ainsi bien positionnée sur le poignet, le bracelet étant suffisamment large pour assurer un bon maintien. L'épaisseur du boîtier est une autre bonne surprise. La RPM01 s'avère plus élancée et fine que je l'imaginais. La hauteur est de 12,5mm ce qui est très acceptable. C'est en revanche le diamètre au dessus de la couronne qui rend le passage sous la chemise plus délicat. Enfin, la couronne  a été bien intégrée dans le design de la montre étant elle aussi cachée en partie par la partie supérieure du boîtier. Sa cannelure facilite sa manipulation mais il est conseillé de retourner la montre pour la tirer sans souci. 


Ludovic Sartory et Armand Billard ont pour moi réussi le plus difficile à travers cette RPM01. Ils ont exprimé leurs idées en refusant les compromis et le résultat est singulier et excitant. Malgré une lisibilité suspecte dans certaines conditions, la RPM01 s'avère très séduisante grâce à son caractère et à sa personnalité. Elle provoque de fortes réactions d'adhésion ou de rejet et au bout du compte, c'est bien le sentiment d'être en face d'un projet de passionnés qui prédomine. Certaines montres ciblent un segment de la clientèle et cela se sent. La RPM01 est  en revanche le résultat d'une démarche créative guidée avant tout par le plaisir et cet enthousiasme est communicatif.

La Sartory Billard RPM01 est disponible en ligne ou chez Ochrono, dans le 1er arrondissement de Paris.

Les plus:
+ une véritable réussite esthétique, originale et séduisante
+ la finition du boîtier
+ le confort au porter malgré le gabarit
+ le mouvement fiable et pérenne

Les moins:
- la lisibilité très moyenne dans certaines conditions
- la graduation des minutes interrompue

8 commentaires:

Anonyme a dit…

Une étoile filante...
Dimensions XXL
Aiguilles trop fines
Parallèle avec le monde automobile un peu lourd et tellement pris et repris...
France mais on écrit en anglais...
ETA, encore...à 2900 euros. Peu importe le "made in", c'est hors de prix.

Anonyme a dit…

Commentaire dépitant, ou comment le médiocre tente de mettre tout le monde à son niveau...

Certes, chacun a le droit à sa propre perception des choses, mais si, comme le dit l'adage, la critique est facile, encore faut-il qu'elle soit intelligente et peut-être (surtout?) qu'elle n'ait pas pour seul but d'annihiler toute velléité entrepreneuriale...

Anonyme a dit…

Le premier commentaire est peut-être un peu dur...
Mais le second est d'un ennui...Ca veut faire preuve d'ouverture d'esprit etc...la réponse est chiante et étriquée, même Eric Zemmour est moins pénible à écouter.

Anonyme a dit…

Aucune ouverture d'esprit de ma part, je vous rassure!
Non, je préfère rester campé sur mes positions de vieux con poujadiste pour rester dans des références qui vous sont accessibles.

Ceci étant,
On a le droit de ne pas aimer...
On a le droit de le dire...
On a même le droit de tout oser (il parait que cela sert de signe de reconnaissance)...

Mais après un article qui fait nous fait découvrir une prise de risque qui, pour une fois, fait montre (ahah! Quota "humour vaseux - réponse pas chiante") d'une vraie originalité avec les difficultés et contraintes que cela comporte, je trouve effectivement cela limité d'avoir pour seule fulgurance une variante du "C'est caca et c'est trop cher"...

Anonyme a dit…

Ou comment intellectualiser tout et n'importe quoi.
Vos échanges sont navrants.
Le premiers commentaires a au moins le mérite de parler de la montre.

Il est permis de ne pas aimer. C'est plus ou moins bien exprimé.

Les commentaires suivants, sont un peu trop "j'me la pete avec des mots et des phrases". Encore un no life

Anonyme a dit…

c'et toi le no life

SartoryBillard a dit…

Merci pour vos remarques intéressantes, qu'elles soient positives ou négatives, cela nous permets d'avoir des retours et c'est toujours très précieux pour nous autres petits artisans proches de vous autres passionnés.

Pour les critiques sur le prix ou le mouvement, nous ne pouvons bien entendu pas nous aligner sur les prix de constructeurs de très grande série. Pour le mouvement c'est un 2824-2 TOP avec tout ce que ça implique comme coût et matériel embarqué. De plus il est réglé au chrono comparateur à chaque montage avec une tolérance dont ne peuvent que rêver les fabricants à chaîne.

Merci pour l'article et merci pour vos commentaires ;-)

Anonyme a dit…

J'aime beaucoup cette montre : pas du tout mon style, mais l'ensemble boîtier/verre est très original. Comme quoi, il y a moyen de proposer quelque chose de différent, de neuf, avec un bon dessin : pas besoin d'aller chercher des matériaux en "-ium" ou des complications inédites. Reste qu'il va falloir convaincre les amateurs de dépenser une belle somme dans une marque inconnue. Par les temps qui courent cela risque d'être compliqué. Bonne chance en tout cas !