Fiona Krüger: SKULL et BLACK SKULL

Les cranes et autres têtes de mort constituent un des thèmes récurrents de l'horlogerie car symbolisant de façon évidente les memento mori qui nous rappellent notre funeste destin lié au temps qui passe. Le problème est que ces dernières années ont vu une augmentation sensible du nombre de montres arborant des têtes de mort donnant l'impression que les marques recherchent avant tout à travers cet artifice à gagner une image audacieuse et originale à peu de frais. C'est dans ce contexte extrêmement encombré que Fiona Krüger dévoile sa première création horlogère, la montre SKULL. Il est inutile de faire durer plus longtemps le suspens: sa montre envoie dans les cordes une cohorte de pièces peu inspirées qui ont abusé du thème du memento mori sans arriver à susciter la moindre émotion.


Fiona Krüger n'est pas horlogère de formation mais designer artistique et produits grâce à l'obtention d'un Master en Design et Industrie du Luxe délivré par l'ECAL en Suisse. Les travaux pratiques nécessaires à la validation de son diplôme l'amenèrent à collaborer avec une célèbre manufacture. Ce premier pas s'avérant convaincant et encouragée par un célèbre designer horloger, elle décida de poursuivre l'expérience en créant sa propre montre: l'idée de la SKULL était née. Il ne faudrait cependant pas réduire la montre SKULL à un pur travail de designer. Elle témoigne aussi du brassage culturel dans lequel sa créatrice a évolué: Fiona Krüger est écossaise, mariée à un sud-africain. Elle a vécu en Suisse, en Afrique, au Mexique et je retrouve dans les détails de la SKULL ces multiples influences. Ainsi, cette façon décontractée, voire festive d'aborder le thème de la mort m'évoque le Dia de los Muertos célébré au Mexique. La façon très graphique avec laquelle la montre est décorée me fait penser à des démarches artistiques africaines. Quoi qu'il en soit, la SKULL est une véritable réussite car elle se démarque totalement du reste du paysage horloger.


Deux points fondamentaux expliquent cette réussite. Le premier est la forme du boîtier qui épouse celle d'un crane extrêmement allongé et qui définit le cadre original dans lequel la montre s'inscrit. Le second est le travail décoratif qui parvient à créer une unité entre le mouvement squeletté à remontage manuel et les éléments du cadran: tout se mélange et je n'arrive plus à discerner si telle ou telle pièce fait partie du mouvement ou pas. Où commence le mouvement, où commence la décoration? La réponse n'est pas aisée et cette absence de frontière fait partie du charme de la montre.


La SKULL existe en deux versions: l'une à dominante claire avec des aiguilles bleuies, l'autre à dominante noire (BLACK SKULL)  avec des aiguilles de couleur neutre. La production de chaque montre est limitée à 12 pièces. Toute la difficulté pour Fiona Krüger fut donc de trouver des fournisseurs capables de produire des pièces en faible quantité et avec des prix mesurés. Heureusement, le courant de sympathie et l'intérêt générés par le projet séduisirent un certain nombre d'interlocuteurs qui acceptèrent  de soutenir Fiona Krüger pour que la SKULL devienne réalité.


Le boîtier est à ce titre étonnant. Sa forme particulière et sa taille (57,4mm sur 41,3) le rendent complexe à produire et pourtant j'ai pu apprécier sa finition tout à fait satisfaisante y compris avec celui de la BLACK SKULL. Sa faible épaisseur (10,3mm) accentue le côté très élancé de la montre. Les cornes sont astucieusement positionnées afin d'assurer un maintien sur le poignet satisfaisant... et nécessaire compte tenu du gabarit. Ces cornes étant à peine visibles lorsque la montre est portée, la SKULL semble  être littéralement posée sur le poignet.


Le mouvement qui équipe la SKULL est une version squelettée du TT718 de Technotime. Technotime fait ainsi partie de ces fournisseurs qui ont largement contribué à la concrétisation de la SKULL. L'intérêt du mouvement est sa finesse et sa longue réserve de marche de 5 jours permise par l'utilisation d'un double-barillet. La fréquence est de 4hz. Le mouvement se remonte sans trop de souci même si au départ mes doigts avaient tendance à  heurter le boîtier: un pli à prendre! De toutes les façons, je pense que du point de vue esthétique, la couronne est le point faible de la montre car elle brise sa symétrie. Rien de bien grave au demeurant car le pouvoir de fascination de la SKULL n'est pas altéré par cette couronne. Cependant, un système qui consisterait à placer la couronne au dos du mouvement serait un vrai plus.


Au-delà de ces considérations techniques, se révèle une véritable réussite artistique. Voici donc une tête de mort d'une taille considérable et qui à aucun moment ne semble sinistre. J'ai pu même y percevoir un message optimiste: le mécanisme, complètement imbriqué dans la décoration du cadran, anime la montre comme si la vie reprenait l'avantage face à la mort. Et quel plaisir d'observer l'effet de profondeur du cadran magnifié par les différents niveaux de décoration. Les pièces sont finies avec un style que je qualifierais presque de naïf mais qui colle parfaitement avec le thème. La montre ne semble pas "usinée", il se dégage au contraire un sentiment d'artisanat et les imperfections sont ici un atout! L'ensemble est plus que séduisant, presque envoûtant comme si une sorte de magie vaudou (peut-être une autre source d'inspiration!) était en train d'opérer.


A condition de s'affranchir de la taille considérable du boîtier, la SKULL et la BLACK SKULL sont pour moi les montres "tête de mort" les plus abouties de ces dernières années: elles se distinguent par leur cohérence d'ensemble et par leur approche artistique soignée. Elles sont audacieuses sans sombrer dans le ridicule et intrigantes sans être tristes ou sinistres. Fiona Krüger apporte grâce à sa démarche personnelle  des idées neuves et rafraîchissantes à une industrie horlogère plutôt en panne d'inspiration sur ce thème. J'espère qu'elle pourra ainsi poursuivre sa carrière sur cette lancée et continuer à nous surprendre agréablement.
 
 Merci à Fiona Krüger pour le temps qu'elle m'a consacré.
 
Les plus:
+ une interprétation personnelle et convaincante du thème du memento mori
+ la forme du boîtier et l'imbrication du mouvement avec la décoration du cadran
+ un mouvement à remontage manuel efficace et adapté
+ des prix raisonnables compte tenu de l'originalité et des petites séries (13.200 CHF hors taxes pour la SKULL et 15.200 CHF hors taxes pour la BLACK SKULL)

Les moins:
- la taille imposante du boîtier
- la couronne est l'élément le moins bien intégré esthétiquement parlant

Commentaires

Anonyme a dit…
J'adore cette montre : la création la plus réussie et la plus aboutie sur ce thème !