Lange & Söhne: un petit retour sur la Lange One

La Lange  One va bientôt fêter ses 20 ans, faisant partie de la collection de la renaissance de Lange & Söhne qui fut dévoilé en octobre 1994. Je souhaite à travers ces quelques lignes rendre hommage à cette montre qui eut une grande influence sur le segment de la haute horlogerie. Essayons de comprendre pourquoi!

Raison n°1: sa grande originalité esthétique

Il faut se replacer dans le contexte de l'époque. Les visiteurs de la foire de Bâle qui venaient voir les collections IWC et JLC étaient surpris lorsque Günter Blümlein sortait de sa petite malette une montre à cadran décentré et à grande date avec un cadran parfaitement organisé. Et je ne parle même pas de l'approche décorative du mouvement: anglages parfaits, platine 3/4, rubis dans des chatons en or, pont du balancier gravé, col de cygne, ce qui nous semble aujourd'hui une incarnation habituelle de l'horlogerie traditionnelle allemande était clairement étonnant au milieu des années 90. Et n'oublions pas que des multiples couleurs de cadran furent disponibles dans le passé comme le champagne, le bleu, le noir, le blanc, l'anthracite même si aujourd'hui le cadran argenté prédomine.


Raison n°2: une montre destinée aux collectionneurs

Günter Blümlein avait tout compris. Il savait que pour créer une marque de haut niveau, il fallait démarrer au sommet. Il est impossible de faire changer de segment une marque. C'est la raison pour laquelle, parmi les 4 montres initiales de la collection contemporaine de Lange se trouvaient le Tourbillon Pour le Mérite, le premier Tourbillon à chaîne-fusée dans une montre-bracelet et la Lange One. La clientèle visée était celle des collectionneurs qui avaient besoin de voir des idées nouvelles à l'époque, l'horlogerie indépendante n'étant pas encore entrée dans son âge d'or. La Lange One, par son originalité maîtrisée, son exécution sans faille, son mouvement à remontage manuel ne pouvait que séduire les collectionneurs et ainsi lancer la marque Lange & Söhne sur les bons rails.

Raison n°3: elle a crédibilisé l'horlogerie allemande

Il faut de nouveau se placer au milieu des années 90: l'horlogerie de luxe ne se conjuguait alors qu'au mode suisse. Le renaissance de Lange puis de Glashütte Original, l'une au sein de Mannesmann, l'autre de façon indépendante, créèrent un fort regain d'intérêt pour cette horlogerie allemande de haut niveau qui très vite se distingua par des finitions irréprochables et des contenus horlogers solides. Si par la suite, au début des années 2000, les deux marques rejoignirent des grands groupes horlogers (Richemont et Swatch Group), elles surent conserver avec fierté leur caractère allemand répondant ainsi à une attente de la clientèle souhaitant voir une autre interprétation de l'horlogerie. La Lange One a fortement contribué à cette montée en puissance en étant le porte-drapeau du style et de la qualité de fabrication d'une manufacture allemande. Le paradoxe dans cette histoire est que le système de grande date, symbole de Lange, et l'architecture du mouvement conduisant à la présentation du cadran de la Lange One sont des brevets Jaeger-Lecoultre. Mais nous savons tous que lorsque les statuts de Lange furent déposés en 1990, Günter Blümlein n'avait pas d'autre choix que de s'appuyer sur les forces du pôle horloger de Mannesmann et donc sur Jaeger-Lecoultre et IWC.


Raison n°4: elle a secoué le segment de la haute horlogerie

Ce segment avait tendance à  singulièrement ronronner et l'arrivée d'un nouveau challenger crédible, venant en outre d'un autre pays, a obligé des marques comme Patek, Vacheron ou Audemars-Piguet à se remettre plus en question. Je me souviens d'une anecdote racontée par un ancien d'une très grande marque suisse à la sortie, non pas de la Lange One mais du Datograph en 1999 à Bâle. Sa réaction face à ses collègues fut la suivante: "Rangeons nos merdes, Lange a sorti le Datograph". Cela peut sembler excessif mais cette réaction traduit l'impact positif de l'arrivée d'un Lange voire également quelques années plus tard du développement de l'horlogerie indépendante: tout le monde s'est mis au travail pour répondre aux collectionneurs de plus en plus sollicités et les marques établies ont arrêté de ne vivre que sur leurs acquis.

Raison n°5: elle a peu évolué durant toute sa vie, devenant ainsi une sorte de repère

Certes Lange a sorti de multiples versions de la Lange One avec des tailles et des complications différentes. Des modèles sont loin d'être indispensables. Mais la Lange One d'origine, celle de 1994, demeure au catalogue et de façon quasiment inchangée! Le mouvement a légèrement changé et la différence véritablement notable par rapport à la toute première montre est le fond transparent. Mais pour le reste, tout est préservé dont la parfaite organisation du cadran. Cette stabilité, cette permanence au sein de la collection lui a permis de devenir la véritable base de la collection de Lange.


Raison n°6: c'est une montre facile à vivre

La Lange One a été pensée pour un usage quotidien et pour éviter de devenir une sorte de pièce de musée qui ne sortirait qu'à de trop rares occasions. Tout a été conçu pour simplifier la vie de son propriétaire: un remontage manuel d'une grande douceur, une réserve de marche de 3 jours qui autorise un voire deux oublis de remontage quotidien, une grande date pour un affichage clair des quantièmes qui se règle avec un poussoir latéral, un indicateur de réserve de marche lisible, aucun chevauchement d'information... et si la grande réussite de la Lange One est d'avoir fait comprendre qu'une montre de Haute Horlogerie pouvait être une montre de tous les jours?


Je pourrais trouver d'autres raisons qui expliquent le succès et le prestige de la Lange One. Elle a incontestablement favorisé le développement de Lange et positionné la marque au somment de la pyramide horlogère. C'est une grande force pour Lange que de posséder dans sa collection une montre icône. Mais c'est également une faiblesse. Lors de ses premières années, Lange a présenté, selon moi, 4 montres d'exception: la Lange One, le Tourbillon pour le Mérite, le Datograph et la 1815 Emil Lange. Il fut par la suite difficile de conserver un tel rythme d'autant plus que les collectionneurs sont restés extrêmement exigeants vis-à-vis d'une marque qui les a tant séduits et qui est restée modeste dans sa production (aux alentours de 5.000 montres par an). Le challenge pour Lange qui d'ailleurs existe depuis plusieurs années est d'arriver à se renouveler, à retrouver la créativité et l'audace des premières années, à séduire des nouveaux clients sans décevoir les anciens. C'est une alchimie extrêmement délicate à trouver mais je suis sûr que les équipes en place sauront relever ce défi.

Merci à l'équipe de la boutique Lange de Paris.

Commentaires

Anonyme a dit…
Il faut reconnaitre que pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître. Dès qu'on s'intéresse à la marque, on y revient toujours à cette Lange 1. Dommage que depuis quelques temps, L&S ait perdu sa "vista" et tâtonne avec plus ou moins de réussite.