dimanche 21 avril 2013

Patek Philippe: 5959P

Patek Philippe est décidément une Manufacture à part qui peut se permettre des choix s'inscrivant en dehors des tendances générales du segment de la haute horlogerie. Un des exemples les plus frappants de cette approche indépendante et originale fut la présentation il y a quelques années du chronographe à rattrapante 5959P. En pleine période d'élevage aux hormones des boîtiers, Patek Philippe proposa alors une montre se caractérisant par la concentration de son savoir-faire dans un boîtier de 33,2mm.


Evidemment, la volonté d'utiliser une telle taille était loin d'être forfuite. Elle répondit en cela à plusieurs objectifs:
  • se distinguer par rapport aux autres marques du sommet de la pyramide horlogère en effectuant un virage esthétique à 180 degrés
  • rappeler que pendant des siècles, la miniaturisation des composants avait été le crédo des maîtres-horlogers et que seules les petites tailles étaient compatibles avec une véritable conception de la haute horlogerie
  • proposer une des complications les plus difficiles à maîtriser dans ce contexte réduit, rendant ainsi la tâche encore plus délicate
  • mettre en avant un nouveau mouvement, le CH 27-525 PS qui contrairement aux autres mouvements chronographes contemporains n'était pas conçu à partir d'une base Nouvelle-Lemania.
Le prix de cette montre (proche de 400.000 euros) se situe bien au-delà de celui de la 5204 qui combine pourtant à la fois le chronographe à rattrapante et un QP. Alors, comment expliquer cet écart? Il est toujours difficile de trouver des raisons objectives à la fixation des prix des montres exceptionnelles mais les explications logiques sont assurément liées à la taille du boîtier et à la finesse du mouvement. Si la 5959P est une petite montre selon les standards d'aujourd'hui, elle est également extrêmement fine grâce à une hauteur de mouvement de 5,25mm ce qui constitue une performance exceptionnelle pour un chronographe rattrapante.


Le mouvement CH 27-525 PS est d'une rare beauté. Grâce à son diamètre propre (27,3mm), il occupe généreusement le boîtier ce qui le rend visuellement encore plus attractif. Les deux chapeaux polis des roues à colonnes se distinguent nettement ce que ce n'est pas le cas avec le CHR 29-535 PS qui équipe la 5270P et la 5204P puisque sur ce mouvement, le chapeau de la roue à colonnes de rattrapante sert de ressort d'isolateur. 

L'architecture traditionnelle du CH 27-525 PS est logique puisqu'il puise son inspiration dans une ébauche Victorin Piguet du début du siècle dernier. Il comporte cependant toute l'avancée technologique de Patek Philippe qui par la suite sera utilisée pour développer les CH 29-535 et CHR 29-535. Ainsi les trois roues du mécanisme de chronographe possèdent des profils de dents triangulaires brevetés qui ont pour but d'optimiser le fonctionnement et de réduire l'usure. Le mouvement intègre aussi un système de compensation des différences de couple afin que la montre ait le même comportement que le chronographe soit enclenché ou pas. Le nombre total de composants (252) reste mesuré ce qui traduit une intelligence de conception.


Le balancier Gyromax, situé en arrière plan, demeure bien visible, à côté du poinçon Patek Philippe. En fait, malgré sa grande finesse, le mouvement CH 27-525 PS dégage un sentiment de profondeur dû à sa construction et à la qualité des finitions de ses éléments. Sa fréquence est de 3hz et sa réserve de marche de 48 heures oblige à un remontage quotidien. Mais il y a pire comme supplice car le remontage de la 5959P procure beaucoup de plaisir grâce au mouvement en lui-même et aux sensations liées à la manipulation d'une montre si délicate.


Le cadran en émail est au même diapason que le mouvement: il est parfaitement exécuté tout en restant dans un style  raffiné. Le charme de l'émail, combiné avec la netteté des chiffres, des compteurs et des graduations, crée une atmosphère classique, subtile et quasi monochrome. La taille du boîtier en cohérence avec celle du mouvement rend le cadran parfaitement équilibré. Les aiguilles, belles et singulières se marient parfaitement avec les autres éléments. C'est bien le sentiment d'harmonie et de perfection qui prédomine à l'observation attentive du cadran de la 5959P. Le tour de force a consisté à rendre toutes les indications lisibles sur un cadran en émail malgré le diamètre très contenu. J'ai été étonné par la capacité d'inscrire de façon irréprochable l'intégralité des marqueurs de 5 minutes sur le compteur du chronographe. Il en est de même de la graduation de la trotteuse du chronographe, très proprement réalisée. En revanche, cette graduation qui comporte 5 segments par seconde ne correspond pas à la fréquence du mouvement (3hz). Je trouve que c'est dommage dans le contexte d'une montre superlative comme peut l'être la 5959P.


La 5959P est à la base un chronographe monopoussoir puisque le lancement, l'arrêt et le retour à zéro s'effectuent par le biais du poussoir intégré dans la couronne. Le poussoir à 1h30 sert exclusivement à la manipulation de la rattrapante pour mesurer un temps intermédiaire ou pour afficher un temps de référence. Il est important de noter que l'aiguille du compteur des minutes avance de façon permanente et que le chronographe peut mesurer des temps jusqu'à 60 minutes. Cette intégration optimisée entre le mécanisme de chronographe et celui dédié à l'heure explique en partie comment Patek Philippe est arrivé à réduire l'épaisseur du mouvement.


Je craignais un peu le test au porté. Séduit par l'équilibre du cadran, envouté par le mouvement, n'allais-je finalement pas être déçu par la petite taille du boîtier en platine? Finalement non car la 5959P est relativement présente au poignet. L'ouverture du cadran, la longueur des cornes et surtout le monopoussoir agrandissent la taille perçue: à aucun moment, je n'ai eu l'impression de porter une montre minuscule. La 5959P apparaît donc plus comme étant une montre contenue, à la taille maîtrisée qu'une "petite" montre. Le rapport diamètre (33,2mm)/épaisseur (8,5mm) permet à la montre de garder un côté élancé malgré sa taille. Pour le reste, le charme de l'émail, le parfait équilibre du cadran, la touche de puissance apportée par le monopoussoir proéminent la rendent tout simplement irrésistible. Mais le plus fascinant demeure peut-être le contraste saisissant entre son apparente simplicité et le très haut niveau tant technique que décoratif qui la caractérise. J'imagine que le plaisir qu'elle procure est renforcé par ce savant mélange entre discrétion et exclusivité. Aux antipodes de l'ostentatoire, la 5959P s'appuie avant tout sur un contenu horloger exceptionnel pour séduire: les collectionneurs de Patek Philippe majeures ne s'y sont pas trompés puisque elle demeure une des montres les plus recherchées malgré une production inférieure à 10 pièces par an.

Merci à Patek Philippe Genève.

lundi 15 avril 2013

2 montres "casquette" côte à côte: la HM5 et la Spacecraft

Ces derniers mois ont été marqués  par le retour sur le devant de la scène des montres "casquette" qui marquèrent dans les années 70 une période charnière de l'histoire de l'horlogerie: la transition entre mouvements mécaniques et mouvements à quartz marquée par une grande liberté créative et par les affichages digitaux.

Les deux montres  qui symbolisent ce retour sont la MB&F HM5 et la Romain Jerome Spacecraft. La présentation de la Spacecraft qui se déroula plusieurs mois après celle de la HM5 suscita de nombreux commentaires qui soulignèrent d'évidentes similitudes entre les deux montres. Après tout, les points communs sont incontestables: Eric Giroud a travaillé à la fois sur la HM5 et sur la Spacecraft, les deux proposent un affichage alternatif du temps, leurs formes sont tri-dimensionnelles, les couronnes sont placées au même endroit...

Pourtant, je ne suis pas sur cette même longueur d'onde. J'ai eu l'occasion il y a quelques jours de les photographier simultanément et de façon presque naturelle, les différences m'ont sauté aux yeux.

Je considère en effet que la HM5 et la Spacecraft n'évoluent pas dans le même univers. Elles n'incarnent pas non plus les mêmes idées. Prétexter l'inspiration "casquette" pour affirmer leurs ressemblances me semble un raccourci réducteur.

Prenons par exemple cette première photographie. Voyez comme leurs boîtiers se distinguent: le gabarit de la HM5 est plus imposant, plus large. Le boîtier de la Spacecraft est plus anguleux bannissant quasiment toute courbe. Ses arrêtes antérieures proéminentes ont été radoucies par rapport au prototype mais elles demeurent aiguisées. Les éléments en titane apposés sur le boîtier accentuent le style affuté de la Spacecraft. Le boîtier de la HM5 possède plus de rondeurs même si les volets qui peuvent s'ouvrir apportent une dimension plus géométrique.



Les affichages sont répartis sur la Spacecraft: les heures sont indiqués de façon horizontale sur le devant alors que les minutes le sont par le bais d'un disque gradué sur la partie supérieure. La HM5 regroupe l'intégralité de son affichage sur son tableau de bord: à ce titre, l'heure se lit de façon peut-être plus naturelle qu'avec la Spacecraft qui nécessite une gymnastique en deux phases. Bien évidemment, les différences d'affichage conduisent à des différences techniques. Si dans les deux cas, les modules d'affichage sont alimentés par des mouvements classiques (GP pour la HM5 et ETA2892-2 pour la Spacecraft), ils ne partagent rien en commun. Des solutions diverses ont été développées pour agrandir la taille des chiffres: un prisme réfléchissant et une lentille convexe accompagnant un module développé par Jean-François Mojon d'un côté, un système à chariot rétrograde conçu par Jean-Marc Wiederrecht de l'autre.


Les lignes de caractère peuvent s'apprécier sur la photo suivante. A droite, la HM5 exprime toute son inspiration de l'univers automobile des années 70. Les volets rappellent les supercars de l'époque. Ils ont une autre vertu non négligeable: une fois ouverts, ils laissent passer la lumière et améliorent la lisibilité de l'affichage. J'apprécie sur la HM5 cette interaction qui existe entre la montre et son propriétaire. Incontestablement, la HM5 évoque la liberté, les longues lignes droites des highways: c'est une montre résolument optimiste.

La Spacecraft est presque à l'opposé: sombre, anguleuse, menaçante par sa touche de rouge et ses formes qui font penser au casque de Dark Vador, elle devient une sorte de vaisseau spacial guerrier qui navigue entre les planètes.



Le fond transparent et la qualité de la décoration de la base GP renforcent la qualité perçue supérieure de la HM5 par rapport à celle de la Spacecraft. L'écart de prix entre les deux montres se ressent même si la Spacecraft est loin de démériter. De toutes les façons, dans un cas comme dans l'autre, il ne faut pas les observer avec les critères traditionnels de finition: leurs principaux attraits consistent en la cohérence de leurs designs respectifs et les styles étonnants qu'elles proposent.

Aucune des deux ne possède un indicateur de marche comme une trotteuse par exemple. Il faut donc retourner la HM5 ou approcher le boîtier de la Spacecraft de l'oreille pour vérifier que les mouvements sont bien en marche.


La sensation au poignet est également différente: la HM5 est plus lourde que la Spacecraft et occupe une place plus importante notamment en largeur. De façon surprenante, les deux montres se portent avec confort car leurs bracelets, tous les deux à ardillon, les positionnent efficacement sur le poignet. Une fois leurs bracelets fermés, les montres ne bougent plus et ne risquent pas de basculer.  En revanche, la hauteur des boîtiers empêchent de les glisser sous la manche de la chemise. Les angles plus vifs de la Spacecraft peuvent en outre accrocher plus facilement la chemise ou la veste. Le risque est moindre avec la HM5 car elle est peut-être plus aérodynamique.




L'objet de cet article n'était nullement de procéder à une confrontation et à déterminer la plus convaincante des deux. De toutes les façons, l'une étant bien plus onéreuse que l'autre, elles ne se situent pas dans le même segment. L'occasion m'était donnée de les voir en même temps, j'ai saisi la balle au bond pour vous montrer que derrière le contexte de la montre "casquette" se présentent deux pièces aux inspirations différentes et aux styles opposés: les affichages, les gabarits, les courbes et les lignes, de nombreux détails les séparent. En fait, elles explorent avec originalité et efficacité leurs propres univers en allant au bout des idées qu'elles incarnent. Cette absence de compromis est assurément leur point fort.

lundi 8 avril 2013

De Bethune: DB25L 40mm

Il y a quelques années, j'avais eu l'occasion de voir des prototypes de différentes DB25 en 40mm. A l'époque, je n'avais pas été emballé car dans mon esprit, la taille importante du boîtier et donc du cadran faisait partie intégrante du style De Bethune. Les boîtiers de 44mm n'étaient pas à proprement parler si imposants car la forme et la position des cornes permettaient au bracelet d'être proche de l'entrecorne. De plus, un tel diamètre rendait le cadran spectaculaire. Je ne percevais donc pas l'intérêt d'une taille plus réduite.

Plus récemment, la DB25 Jewellery me surprit par sa mise en scène onirique et poétique  des saphirs et diamants et par le retour du boîtier de 40mm, cette fois de façon officielle. Cette montre allait finalement préfigurer la toute nouvelle collection de DB25 à taille plus contenue présentée pendant la semaine du SIHH 2013.


Je parle véritablement de collection car De Bethune dévoila plusieurs montres autour du boîtier  40mm: la DB25 "classique" à deux aiguilles, la DB25 "classique" à réserve de marche et la DB25L à cadran titane bleui et à indicateur de phases de lune sphérique.

Cette dernière montre est très surprenante car elle se distingue assez nettement de la DB25L 44mm et de la DB25 Jewellery. Cette fois-ci, je fus plus convaincu par l'utilisation du boîtier 40mm. Est-ce une évolution de ma perception? Ou un projet mieux abouti de la part de De Bethune? Peut-être les deux à fois.

Alors que le contexte technique reste le même, la DB25L 40mm se distingue de la version initiale par une multitude de détails qui forgent son propre caractère. Le plus significatif est incontestablement le rapport diamètre/épaisseur du boîtier. La montre est non seulement plus petite mais aussi moins élancée. Sa présence sur le poignet s'en trouve renforcée car visuellement elle semble plus trapue. L'autre détail d'importance est la réduction de la lunette interne qui supporte les index. Sur la version 44mm, cette lunette est une sorte d'anneau arrondi. Sur la version 40mm, la lunette devient un rehaut incliné qui plonge vers le cadran. Ce changement a une grande vertu: il permet de maintenir la taille de la partie centrale du cadran. Or c'est sur cette dernière que se déroule le véritable spectacle avec le ciel étoilé et la lune sphérique.


De Bethune a poussé la coquetterie à parsemer ici et là le cadran de la DB25L 40mm de quelques discrets diamants qui apportent leurs éclats et qui constituent un autre signe distinctif par rapport à la DB25L 44mm. C'est un peu une sorte de résurgence de la DB25 Jewellery!

La réduction de la taille du boîtier entraîne une conséquence plus inattendue. La lune sphérique ayant la même hauteur, le nouveau diamètre oblige les aiguilles et plus particulièrement celle des minutes à être plus courbées. C'est un point que j'apprécie moins je dois avouer car je préfère la forme plus fluide des aiguilles de la 44mm.

La DB25L 40mm est équipée d'un mouvement qui semble de prime abord identique à celui de la version 44mm. Mais deux éléments les distinguent fortement. Tout d'abord, l'indicateur de la réserve de marche situé à la périphérie du mouvement a été retiré pour des raisons évidentes de place. Ensuite, le pont du balancier a été revu. 

Sur la version 44mm, le pont, plutôt large et plat, est composé de deux branches. Sur la version 40mm, il est composé d'un tige polie. Il est plus aérien, plus lumineux, plus cohérent avec le balancier annulaire, plus beau tout simplement. Ce détail qui apparaît presque anodin donne une nouvelle dimension au mouvement pourtant à la base très convaincant. Ses performances restent en revanche similaires avec une fréquence de 4hz et une réserve de marche de 6 jours.

Une fois mise au poignet, la DB25L 40mm n'apparaît pas si petite que cela. Après tout, elle demeure une montre de 40mm ce qui reste fort respectable. Sa taille perçue est cependant plus contenue qu'une montre de diamètre équivalent compte tenu de la couleur dominante du cadran et de la courbure des cornes.

Entre les deux versions, ma préférée demeure la plus grande. Plus élancée, plus fluide, elle magnifie totalement le ciel étoilé qu'elle porte. La version 40mm n'en demeure pas moins une montre  fort réussie qui possède des signes distinctifs comme les diamants sur le cadran ou le superbe pont du balancier. Elle est peut-être plus précieuse que la DB25L tout en étant plus contenue. Elle constitue donc une offre alternative très crédible pour les collectionneurs orientés par leurs goûts et leurs tailles de poignet vers des pièces plus petites.

Merci à l'équipe De Bethune pour son accueil à l'Hôtel des Bergues pendant la semaine du SIHH 2013.

dimanche 7 avril 2013

Lange & Söhne: Chronographe 1815 en or rose (1ère génération)

Il y a quelques années, j'avais longtemps hésité entre la version en or gris et celle en or rose de la première génération du chronographe 1815. Je souhaitais en effet acquérir un chronographe Lange pour profiter de l'incomparable sensation à l'activation des poussoirs et de la beauté du mouvement. Mon choix s'était finalement porté sur la version en or gris que j'avais trouvé à l'époque plus polyvalente et peut-être moins lassante sur le long terme. Je voulais aussi  profiter des aiguilles en acier bleui sur le cadran en argent, une combinaison que le Datograph ne proposait pas. J'ai eu l'occasion il y a quelques jours de revoir ce chronographe 1815 en or rose et je me suis dit qu'il méritait que je lui consacre un article.


Le premier chronographe 1815 fut produit par Lange & Söhne en 2004 et 2007. A ce titre, il eut une durée de vie beaucoup plus courte que celle du Datograph qui fut présenté en 1999. En faisant quelques hypothèses sur le pourcentage de mouvements chronographe produits par Lange chaque année, je pense que le nombre total de chronographes 1815 de première génération doit se situer entre 300 et 400, or gris et or rose compris.

Souvent considéré comme un Datograph "dégradé" car se caractérisant par le retrait de la grande date, il a su cependant trouver sa place dans le coeur des fans de Lange grâce à de multiples détails qui lui donnent beaucoup de charme:
  • son boîtier est plus fin que celui du Datograph du fait de l'absence de la date
  • son cadran est très bien construit en plusieurs niveaux avec notamment un rehaut incliné qui apporte du caractère
  • et l'échelle pulsométrique le place presque dans une atmosphère "vintage" qui est très agréable.
 

Le mouvement L951.0 qui l'équipe est une vraie merveille tant esthétiquement qu'à l'usage. Au-delà de sa finition et du sentiment de profondeur qu'il procure, il se révèle très agréable au quotidien. Les poussoirs sont idéalement réglés, ni trop mous, ni trop durs afin d'obtenir un déclenchement optimal. Le compteur des minutes instantané est une preuve de la maîtrise technique de la manufacture saxonne. Et le charme de la basse fréquence (2,5hz) agit.


En revanche, comme la perfection n'est pas de ce monde, plusieurs remarques peuvent être faites à l'encontre des deux versions du chronographe:
  • la couronne est un peu petite et ne facilite pas le remontage même si la douceur du mouvement atténue ce problème. 
  • les sous-cadrans sont un peu trop petits
  • la réserve de marche est très courte (36 heures) mais suffisante compte tenu d'un remontage quotidien.
La version en or rose est incontestablement plus originale et plus élégante que la version en or gris. J'avais peur que le contraste entre le boîtier en or rose et le cadran noir ne soit trop fort mais ce n'est nullement le cas. La chaleur du boîtier équilibre le noir du cadran pour former une combinaison audacieuse et subtile. En fait, nous retrouvons les codes couleurs, y compris pour les aiguilles, du Datograph "Dufour" ainsi appelé car Philippe Dufour est propriétaire d'un exemplaire: les deux aiguilles principales et la trotteuse du chronographe sont en or rose, les deux aiguilles des sous-cadrans en acier bleui. Du point de vue fonctionnel, ce choix est étrange puisque les données du chronographe sont affichées à la fois par une aiguille en or rose et une aiguille en acier bleui. Mais visuellement, cela donne un magnifique équilibre! Je dois avouer que l'observation de la trotteuse en or rose du chronographe est un ravissement.


Un autre point contribue à la réussite de cette version en or rose: la couleur des sous-cadrans. Afin d'être en cohérence avec la couleur du boîtier et de ne pas avoir un contraste trop agressif avec le noir du cadran, ils possèdent une teinte blanc cassé/ivoire du plus bel effet. Les sous-cadrans sont peut-être d'ailleurs ce qui distingue le plus les deux versions du chronographe: du fait de la constance de ses couleurs, la position décentrée des sous-cadrans est moins perceptible sur la version en or gris que sur celle en or rose. Cette position décentrée a du sens sur le Datograph car les deux sous-cadrans forment un triangle équilatéral avec la grande date. Elle est plus osée sans, traduisant ainsi  un léger déséquilibre. C'est un point que j'ai considéré lorsque mon choix s'est porté sur la version en or gris.


Au poignet, le chronographe 1815 en or rose séduit par la beauté de ses finitions, par son jeu de couleurs et par sa taille idéale pour un chronographe habillé (39mm). Compte tenu de sa dominante noire, sa taille ressentie est plus contenue que celle du chronographe 1815 en or gris.

Il est important de signaler que le chronographe 1815 en or rose a fait l'objet d'une série limitée de 8 pièces dans le cadre du "Dresden Set" conçu pour célébrer les 800 ans de Dresde. Outre le chronographe, la seconde montre du set était une Lange 1 Moonphase en or rose et à cadran ardoise. Le chronographe arborait un cadran en argent qui lui faisait perdre une grande partie de son caractère. Je préfère nettement la version du catalogue, plus intéressante et osée avec son cadran noir.


Plusieurs années après être sorti du catalogue, je considère la première génération du chronographe 1815 comme plus réussie que celle qui l'a remplacée. Cette dernière corrige des reproches faits à sa devancière mais son style plus épuré lui fait perdre du piment. 

J'aurais bien du mal aujourd'hui à choisir de nouveau entre les deux versions mais je pense que mon coeur pencherait toujours vers celle en or gris pour sa discrétion et ses aiguilles bleuies. Cependant, la version en or rose est aussi séduisante grâce à son mélange subtil entre élégance et audace. L'objectif de l'article était de le rappeler.

mardi 2 avril 2013

Robert Loomes: Robin

J'apprécie beaucoup chez James Gurney sa volonté en tant qu'organisateur du Salon QP de mettre en avant la vitalité et la créativité de l'horlogerie anglaise contemporaine. L'Angleterre, autrefois place forte de l'horlogerie avait disparu de la carte des pays qui comptaient dans la production des montres et pendules. Mais depuis quelques années, elle revient petit à petit sur le devant de la scène certes pas par le biais d'une production de masse mais grâce à une multitude de projets divers et variés portés par des horlogers de talent. Le dernier Salon QP m'a donc permis d'apprécier le large éventail de cette offre  anglaise actuelle qui s'exprime à travers des logiques de création et de production  fort différentes.

Une des démarches les plus étonnantes et des plus attachantes est assurément celle de Robert Loomes. Robert Loomes est issu d'une famille d'horlogers basée dans la ravissante ville de Stamford, au nord de Londres. Il perpétue la tradition familiale au sein de l'atelier de réparation et de restauration situé dans un bâtiment historique juste à côté d'un pont qui enjambe la rivière Welland. Robert Loomes incarne une espèce en voie de disparition qui oeuvre sans relâche à faire vivre une certaine conception de l'horlogerie traditionnelle. Fier de ses racines, il décida il y a quelques années de créer une montre 100% anglaise. Si cette démarche était habituelle au XVIIIième siècle, le contexte du monde horloger d'aujourd'hui semble totalement incompatible avec une telle idée qui peut même sembler farfelue. En effet, comment de nos jours envisager sans posséder soi-même une grande capacité de production et les machines ad-hoc de pouvoir fabriquer des pièces stratégiques comme le spiral, le barillet, le verre? Où se trouveraient donc de tels sous-traitants en Angleterre?


C'est là où la démarche de Robert Loomes prend tout son sens et qui rend ses deux montres, la Robin (pour hommes) et la Robina (pour femmes) si passionnantes. J'imagine presque Robert Loomes prendre son bâton de pèlerin et parcourir le pays à la recherche des artisans capables de produire les éléments et composants requis. La constitution de ce réseau d'artisans et de sous-traitants nécessita plusieurs années mais l'objectif fut atteint: Robert Loomes peut fièrement justifier que ses montres sont bel et bien 100% anglaises pur jus.

Je vous propose de parcourir la liste des principaux composants pour comprendre comment il est arrivé à ce résultat étonnant.
  • Le mouvement est basé sur une ébauche Smiths de Cheltenham 12-15  de la fin des années 40/début des années 50. La date est importante puisque à partir de 1953, le mouvement intégra des composants en provenance de Suisse comme le balancier. Robert Loomes put acquérir un stock d'ébauches suffisant pour produire une centaine de Robin, une centaine de Robina et pour fournir des pièces détachées.
  • Même si ces mouvements sont "new old stock", un changement de spiral (en alliage de molybdène et de bronze) est nécessaire pour un certain nombre d'entre eux car ils avaient souffert avec le temps. Fort heureusement, le fabriquant est toujours en activité et il fut en mesure de donner des conseils pour que de nouveaux spiraux puissent être usinés.
  • Les ressorts de barillet sont systématiquement remplacés par de nouveaux ressorts évidemment produits par une société anglaise.
  • Des rubis en provenance d'un stock vieux de 60 ans sont rajoutés au niveau des roues de centre.
  • Les vis sont polies et bleuies à la flamme. 
  • Les tiges de remontoir, les couronnes, les boîtiers en acier 316L furent dessinées par Robert Loomes et usinés en Angleterre. Le travail sur les boîtiers est très exigeant car ils nécessitent plus de 6 heures d'efforts de polissage et de finition compte tenu de leur aspect un peu brut à la fin du process d'usinage.
  • Le plaquage en or du mouvement est réalisé par Robert Loomes lui-même.
  • Les aiguilles Alpha ont été dessinées par Robert Loomes qui s'est inspiré des aiguilles Smiths du début des années 50. Elles sont finies à la main avant d'être bleuies à la flamme.
  • Le cadran a également été conçu par Robert Loomes. A noter que le cadran et ses pieds proviennent de la même pièce de laiton ce qui est un certain gage de solidité. Une fois fabriqué, le cadran subit une projection de billes en verre pour obtenir le rendu "frappé" puis il est rhodié. L'impression est réalisée par une société basée dans le Gloucestershire.
  • Les pièces les plus délicates à produire furent, comme souvent finalement, les verres. Si Robert Loomes s'est chargé de leurs designs, il fallut trouver l'oiseau rare capable de produire de tels éléments en Angleterre. La rencontre décisive eut lieu... dans un pub bien entendu! Autour d'une bonne bière, Robert Loomes exprima à ses amis la difficulté à rencontrer une entreprise ayant le niveau technologique suffisant pour usiner les verres de ses montres. Une amie lui indiqua que justement son frère était un des directeurs d'une société d'optiques et que le challenge pouvait être relevé. Cette société possédant de très vieilles machines à polir des années 40, les verres purent être fabriqués en respectant scrupuleusement les exigences de Robert Loomes. Le verre supérieur se distingue par son très léger dôme qui améliore la lisibilité tout en paraissant plat. Le verre au-dessus du mouvement est plat.
  • C'est un ami de Robert Loomes qui s'est chargé de la fabrication des joints: finalement, tout l'entourage a mis la main à la pâte!
Je pourrais continuer ainsi avec d'autres pièces, même les plus discrètes, les plus anodines. La feuille de route a été respectée et les origines anglaises de la Robin et de la Robina ne peuvent être démenties.


La Robin est une montre d'apparence très classique d'un diamètre de 39mm. La Robina est son alter-ego à l'échelle 3/4 pour un diamètre de 30mm. Le cadran présente un style traditionnel avec une jolie finition frappée, des chiffres romains et une minuterie en chemin de fer. Les aiguilles Alpha forment une jolie combinaison avec les index. Le sous-cadran de le trotteuse est plutôt petit mais il permet de préserver un certain équilibre. L'ensemble n'est pas révolutionnaire en terme de design mais il est très agréable à observer. Le boîtier est plus original qu'il n'y paraît grâce à la forme très incurvées des cornes. 


La présentation du mouvement est très surprenante. Je ne parle pas de son architecture on ne peut plus traditionnelle pour un mouvement à remontage manuel mais de sa décoration. Les ponts et platines ont été polis, gravés à la main puis recouverts par un plaquage en or 22 carats. L'aspect très artisanal de la gravure donne un charme certain au mouvement. Cette gravure est en fait un hommage au style décoratif de Thomas Loomes qui apposait ainsi sa signature sur les montres qu'il fabriquait au XVIIième siècle. La fréquence du mouvement est de 2,5hz et il nécessite un remontage quotidien. Il a été réglé pour respecter une plage de précision comprise entre -1/+11 secondes. La montre est ensuite testée sur 6 positions en tenant compte spécifiquement des positions les plus fréquentes (comme par exemple le cadran en haut) pour que les écarts de marche se compensent.


La Robin est une montre très discrète au poignet. Au-delà de son apparence simple et élégante, elle donne l'impression d'être un peu plus petite qu'elle n'est compte tenu de l'épaisseur de la lunette. Ce sont les cornes qui apportent la subtile touche de caractère qui est bienvenue. J'ai pris du plaisir à porter cette montre sans grande originalité esthétique mais qui dégage une sorte d'atmosphère légèrement surannée plutôt agréable.

La très bonne surprise provient de son prix. Malgré toutes les difficultés rencontrées, la volonté sans faille de n'utiliser que des pièces en provenance d'Angleterre, Robert Loomes a su contenir le prix de la Robin, fixé à 4.875 GBP hors taxes.  Ce prix est très attractif compte tenu de la qualité de la montre et de l'originalité de la démarche qui a conduit à sa fabrication. Finalement, avoir un concentré d'artisanat anglais au poignet n'est pas aussi coûteux que je pouvais l'imaginer! La Robin n'est évidemment pas du même niveau qu'une montre produite par Roger Smith mais son capital sympathie est aussi fort.

Merci à Robert Loomes pour son accueil pendant le Salon QP 2012.