mercredi 2 janvier 2013

Konstantin Chaykin: Quartime

Une nouvelle fois,  une des plus belles surprises du dernier Salon Belles Montres provient d'un horloger indépendant. J'avais déjà eu l'occasion de vous présenter la Lunokhod qui est assurément la montre la plus emblématique de Konstantin Chaykin, jeune horloger russe de talent, membre depuis 2010 de l'AHCI. Mais si la Lunokhod semblait sortir d'une  base de lancement soviétique des années 70, la Quartime nous permet d'apprécier d'autres facettes de Konstantin Chaykin grâce à son esthétique plus raffinée et à sa complication unique.

Le concept qui a conduit à la création de la Quartime est simple: l'idée est que la montre indique le temps de la même façon que les russes expriment l'heure. Une journée est divisée en 4 périodes de 6 heures (matin, jour, soir et nuit) et ces périodes permettent de situer l'heure. Ainsi, un russe précise qu'il est 3h10 de la nuit ou 8h30 du soir. La période du matin est comprise entre 6h00 et 11h59, celle du jour entre 12h00 et 17h59, celle du soir entre 18h00 et 23h59 et celle de la nuit entre 00h00 et 5h59.

La permutation des chiffres du cadran:



Konstantin Chaykin a su retranscrire cette façon particulière de rythmer la journée en imaginant des index horaires qui évoluent selon la période dans laquelle nous sommes. Le principe de la Quartime est finalement simple car très astucieux. Lorsque nous nous trouvons dans la période du soir, les 6 chiffres qui sont présents sur le cadran vont de 6 à 11. Un guichet au centre du cadran indique la période de référence. A 12h00, un double changement s'opère: les chiffres affichés dans les 6 guichets changent pour aller de 12 à 5 et la période passe de "soir" à "nuit" et ainsi de suite. En fait, ce sont les deux séquences de chiffres 6-11 et 12-5 qui permutent en alternance selon les 4 périodes. Imaginez des heures sautantes qui "sautent" par paquet de 6 toutes les 6 heures... et vous appréhendez la particularité de la Quartime!

 
Vous l'avez compris, un tel système génère une contrainte forte: les chiffres présents sur le cadran sont au nombre de 6. Or un cadran normal possède 12 index. Il est donc crucial avec la Quartime de ne jamais perdre de vue les chiffres des guichets car l'heure affichée est différente de celle qui serait indiquée par la même position de l'aiguille des heures avec un cadran traditionnel. Incontestablement, la Quartime nécessite une période d'accoutumance puisqu'il faut presque perdre notre habitude, notre réflexe de ne regarder que les positions des aiguilles pour lire l'heure.

De façon un peu surprenante, Konstantin Chaykin a rajouté sur le cadran une trotteuse relativement importante. C'est positif pour l'animation du cadran et pour sa décoration, le rendu satiné contraste joliment avec le guillochage. Ça l'est moins pour la lecture de l'heure puisque deux guichets sont très nettement coupés pour laisser une place suffisante. Peut-être qu'une solution alternative aurait été préférable comme par exemple un indicateur de marche court comme peut l'être le shuriken d'Harry Winston.

Le cadran se situe à l'opposé de ce que nous avions pu observer avec la Lunokhod. La Quartime est beaucoup moins brute, plus raffinée et possède même une certaine élégance. La forme des guichets et des aiguilles est relativement originale et se marie bien avec les différents guillochages. L'ensemble est très proprement réalisé et séduit par son côté artisanal. Le motif du guillochage périphérique est plutôt joli et met en valeur les clous de Paris de la partie centrale. Les deux motifs combinés donnent une belle luminosité au cadran et esthétiquement, la Quartime tire son épingle du jeu!

Le boîtier n'est pas en reste. Oublions les 50mm et l'aspect monolithique de la Lunokhod. La Quartime possède des lignes fluides et un boîtier aux proportions idéales de 40mm. Une taille plus petite aurait nui à la lecture de l'heure compte tenu des spécificités de l'affichage.

Le mouvement de la montre ne possède évidemment pas la même architecture que celui de la Lunokhod même si des similitudes existent au niveau de l'organe régulant. Il est en revanche très proche de celui de la Decalogue, la montre inspirée par le calendrier juif et dont les aiguilles tournent dans le sens contraire. De fait, les performances du mouvement de la Quartime sont similaires à savoir une réserve de marche de 45 heures pour une fréquence de 3hz. Le  mouvement a été développé par Konstantin Chaykin et il utilise des pièces en provenance d'autres mouvements pour le construire. Sa finition est assez aride même si elle ne souffre d'aucune véritable critique: les côtes de Genève se prolongent bien sur les deux ponts et la plaque comportant le nom de l'horloger apporte la touche décorative.

Le mouvement alimente le module d'affichage qui est composé de deux disques concentriques. Le disque central comporte les inscriptions des 4 périodes. Le disque périphérique les 12 chiffres des heures  dans l'ordre suivant: 12-6-1-7-2-8-3-9-4-10-5-11 afin de pouvoir créer les alternances. A la fin d'une période de 6 heures, grâce à deux sautoirs, les deux disques effectuent des rotations simultanées et instantanées. C'est là toute la magie de la Quartime: son cadran se transforme suivant l'écoulement du temps.


La Quartime possède un charme qui s'apprécie lorsqu'elle est portée. Les différents guillochages valorisent la qualité perçue et ne nuisent pas à la lisibilité. Les aiguilles évidées permettent de profiter des décorations et offrent le contraste suffisant avec le cadran. J'aurais cependant évité la matière luminescente en leurs bouts qui casse un peu la subtilité de l'ensemble. Les anses "cornes de vache" sont plutôt imposantes mais très courbées ce qui permet de bien positionner la montre sur le poignet. Bref, la sensation au poignet provoquée par la Quartime est radicalement opposée à celle de la Lunokhod!

La Quartime, disponible en acier ou en or rose, possède une vertu supplémentaire. Afin de rendre sa production accessible, Konstantin Chaykin a fixé le prix de la version acier juste en dessous des 10.000 euros ce qui représente un tarif raisonnable pour une montre d'un horloger indépendant de talent comportant un affichage du temps original.

S'inscrivant par le biais de son affichage du temps original dans une démarche déjà entreprise par Konstantin Chaykin, la Quartime est incontestablement sa montre la plus abordable car non liée à une thématique religieuse comme le sont les Decalogue ou Hijra. A la fois étonnante et charmante, la Quartime est la montre que je préfère dans sa collection. J'espère sincèrement que le prix d'appel de la version acier combiné à la présentation classique de la montre permettra à Konstantin Chaykin d'élargir sa base de clientèle et de mieux faire connaître son talent et sa singularité dans le monde horloger.

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