Julien Coudray 1518: Manufactura 1528 Platine

Julien Coudray 1518, tel est le nom de la marque que j'ai eu l'opportunité de découvrir lors des Salons QP et Belles Montres 2012. Immanquablement, il évoque les pseudo-fabricants de montres qui recherchent une légitimité horlogère à tout prix par l'utilisation d'un patronyme d'un vénérable horloger du passé afin de compenser la vacuité du contenu qu'ils proposent. Il serait fort dommage de s'arrêter à cette analyse rapide car la démarche de Fabien Lamarche, fondateur de julien (avec un j minuscule) Coudray 1518 se situe totalement à l'opposé! Le nom doit ici être compris comme un hommage à l'horlogerie la plus pure, celle des premières montres portables, où l'artisan devait concevoir intégralement non seulement sa montre mais les outils qui lui permettaient de la fabriquer.

Fabien Lamarche, en tant qu'ancien de Breguet et de Zenith sait pertinemment que l'horlogerie contemporaine se situe à des années-lumière de ces idéaux et de cette approche que nous pourrions qualifier de très romantique. C'est la raison pour laquelle son projet se devait de proposer plus que des montres mais bien un état d'esprit et une façon de faire en total décalage avec les pratiques d'aujourd'hui. Même si aucune montre d'époque signée par Julien Coudray n'est visible, un texte atteste de l'acquisition par François 1er en 1518 de deux montres portables logées dans le pommeau  de ses dagues contre une rémunération extrêmement élevée, représentant une part significative des revenus de Blois, ville dans laquelle l'horloger exerçait son métier. A ce titre, il est considéré comme l'inventeur de la montre portable.


Pour se lancer dans cette nouvelle aventure, Fabien Lamarche pouvait compter à la fois sur l'activité d'IMH (Innovations Manufactures Horlogères, sa société qui produit pour le compte de tiers) et sur le soutien financier de Christopher Descours, propriétaire entre autres de Weston par le biais de sa holding EPI (Européenne de Participations Industrielles) et séduit par le contenu du projet.

Aujourd'hui, la collection julien Coudray 1518 s'articule autour de deux mouvements de manufacture: le calibre 1528 à 3 aiguilles qui équipe la Manufactura 1528 et le calibre 1515 à Tourbillon qui anime la Competentia 1515.  C'est bien à bon escient que j'emploie le terme de manufacture si souvent galvaudé car seuls quelques composants ne sont pas fabriqués en interne.

Je vous propose d'examiner de plus près la Manufactura 1528 en platine (disponible également en or gris et en or jaune) car elle symbolise parfaitement les objectifs poursuivis par Fabien Lamarche et parce que l'exercice de la montre trois aiguilles, toujours délicat à résoudre, est un excellent baromètre de performance.

La Manufactura 1528 dégage une atmosphère très particulière. Il s'agit d'une montre très classique mais dont les codes esthétiques sont finalement peu vus. De nos jours, même dans les Maisons les plus traditionnelles, un cadran en 13 parties dont 12 cartouches en émail constitue une rareté absolue. La Manufactura 1528 est donc une montre à la fois au charme légèrement suranné et également  très originale par son rappel permanent de références horlogères quasiment ancestrales. Dans aucune étape de sa fabrication, un traitement chimique ou galvanique n'a été effectué afin de lui assurer une très grande stabilité au fil du temps. L'idée est que si Julien Coudray avait créé cette montre au XVIème siècle, à part  le joint du verre ou le bracelet, elle serait dans un état de conservation optimal de nos jours.

Mais la Manufactura 1528 est plus que cela: elle sert de base à l'expression du talent des différents artisans qui ont oeuvré dans la réalisation des éléments qui la composent. Horlogers, émailleurs, graveurs, polisseurs, angleurs, peintres en miniatures ce sont plus de 40 métiers qui contribuent collectivement à forger le caractère de cette montre.

Le boîtier possède une taille idéale pour ce type de montre. Les 39mm de diamètre sont suffisamment contenus pour préserver l'élégance de la pièce tout en dégageant l'espace nécessaire sur le cadran pour profiter des cartouches et autres détails du cadran. L'épaisseur de 9,85mm confère à la Manufactura 1528 une bonne proportion. 

Les cartouches en émail sont superbement réalisées, apportant raffinement et relief sur le cadran. Du fait de la base d'or champlevé, un petit temps d'adaptation est nécessaire pour s'habituer à la lecture du temps car les portions d'or peuvent être confondus avec des index de 5 minutes. Heureusement, une graduation sur le rehaut corrige ce décalage visuel.

Le matériau du mouvement s'adapte à celui du boîtier, ici la version en or jaune:


Les aiguilles bleuies proposent un contraste optimal avec le cadran. Mais je dois avouer une préférence pour les aiguilles dont seul le liseré est bleui. Elles créent de subtils jeux de couleur et possèdent un caractère unique. En observant attentivement le cadran, un détail interpelle. Mais quel est donc ce petit guichet situé sous le nom de la marque? Un indicateur jour&nuit? Une réserve de marche? Mais non! Il s'agit tout simplement d'un témoin de révision. Au bout de 4 ans de fonctionnement, une goutte apparaît dans le guichet afin de signaler que le temps de la révision est arrivé. Cette complication est très rarement vue, seul Urwerk me vient rapidement à l'esprit comme autre exemple de marque l'utilisant.

La Manufactura 1528 surprend par la concentration de son poids. Evidemment, le boîtier en platine y contribue. Mais nous sentons bien que ce n'est pas la seule raison. Et c'est en retournant la montre que nous découvrons l'explication. Le mouvement, d'une fréquence de 4hz et d'une réserve de marche de 55 heures, est lui-même en platine: ponts et platine sont réalisés dans ce métal ce qui constitue un très bel exploit technique. Car telle est la contrepartie de la stabilité du platine: il est extrêmement délicat à usiner. Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas la gravure qui constitue ici la tâche la plus délicate à assumer du point de vue technique: la maîtrise du graveur lui permet de travailler ce métal quasiment comme sur n'importe quel autre métal traditionnel. Le plus dur (dans toutes les significations de l'adjectif) est de percer le métal, de l'usiner afin de préparer la platine et les ponts à accueillir les éléments actifs du mouvement.

L'architecture du mouvement laisse une grande surface d'expression au graveur mais le travail de l'angleur peut être également apprécié. Esthétiquement, le résultat est réussi mais personnellement, j'aurais souhaité plus d'ouvertures et des ponts plus fins pour que le mouvement se dévoile plus. J'ai été un peu frustré à ce niveau. Autre élément qui mériterait une réflexion: l'incabloc. Dans ce contexte d'hommage aux premiers pas de l'horlogerie portable, l'incabloc semble hors de propos ne serait-ce que du point de vue visuel. A noter également l'imposant ressort de cliquet.

Le plus grand atout de la marque est liée à la faculté de mobilisation de tous les corps de métier tel que décrit plus tôt. De fait, chaque pièce est personnalisable et d'ailleurs la plupart des premiers clients ont profité de cette faculté. Je pense que si je m'étais retrouvé dans ce cas de figure, j'aurais demandé à ce que la douzième cartouche soit remise côté cadran (j'apprécie moyennement de faire figurer le numéro de la montre côté face) et que la découpe des ponts permette de rendre le mouvement plus visible. J'aurais même tenté la suppression de l'incabloc. Mais j'aurais surtout exigé qu'aucun nom de marque ne soit apposé sur le cadran: la qualité de l'exécution, le soin apporté par les artisans et la passion qui se ressent en discutant avec Fabien Lamarche et son équipe suffisent à me convaincre de la pertinence de la démarche rendant ainsi toute référence à un horloger du XVIième siècle presque inutile.

La beauté des aiguilles au liseré bleui:

La Manufactura 1528 qui sera produite dans le cadre d'une série limitée de 28 pièces numérotées m'a plus séduit par la maîtrise des artisans qui la fabriquent et par la passion des métiers  de l'horlogerie qu'elle transmet que par son esthétique un poil trop démonstrative bien que raffinée. Mais c'est grâce à la personnalisation qu'elle prend sa vraie dimension. Il serait donc dommage de ne pas profiter de cette possibilité qui donne tout son sens à la démarche sincère et entière de Fabien Lamarche.

Un grand merci à l'équipe de julien Coudray 1518 pour son accueil lors des Salons QP et Belles Montres 2012.

Commentaires

Anonyme a dit…
Un chef-d'oeuvre de l'horlogerie comme on n'en fait plus. Julien Coudray est certainement aujourd'hui la seule et unique horlogerie digne de ce nom. Des métiers d'arts placés sous le toit d'une seule et unique manufacture horlogère. Autant dire de l'exception aujourd'hui. Une marque qui n'a pas finit de faire parler d'elle avec ses montres d'exception. Des oeuvres d'art au poignet qui donne "en plus" l'heure...
Anonyme a dit…
Viens d'en voir une en vitrine à Singapour. Numérotée 01/28 si je ne me trompe pas.
Une très belle réalisation, et l'émail est magnifique.
Anonyme a dit…
Véritablement exceptionnel.
Anonyme a dit…
Vu à Belles Montres 2013. C'est absolument exceptionnel. Une marque qui entrera un jour dans ma collection !